Christmas de Abel Ferrara

Publié le par helel ben sahar


Par certains aspects, Christmas verse dans le documentaire sociologique et naturaliste d’une famille, qui a fait du trafic de drogue un quotidien enchanté. Ferrara apporte une attention particulière à illustrer leur mode de vie en prenant soin d’éclairer chaque détail d’une routine dans ce qu’elle a de plus stricte. Le cinéaste étire les scènes pour appuyer le propos vériste qu’il tente de faire ressortir de cette vision non fantasmée, qui atteint ces propres limites lors de l’enlèvement du mari. Mais cet aspect portion de vie est contredit par un détail qui possède toutefois une importance dans l’appréciation du métrage. En effet, Ferrara prend soin de ne jamais citer le nom de ses personnages principaux. En faisant abstraction de leur nom – bien que l’on sache leurs origines – il invoque un rapport quasi universel dans sa description. Ainsi, tout jugement moraliste est évacué, ces personnages ne sont pas réels, mais représentent des pantins interchangeables selon l’impression du moment. Des victimes/bourreaux anonymes qui pourraient être notre voisin, amis ou parents. Ce paradoxe dans le traitement annonce clairement que c’est principalement les actes qui importent au cinéaste, et non les personnages.

Pourtant, rien ne laisse considérer cette orientation lorsque le métrage débute. Le réalisateur peint avec minutie la vie d’une famille modèle (?) au prélude des fêtes de Noël. Ferrara développe plus qu’il n’en faut cette famille, leur relation et mode de vie, entre parents attentifs et attachés, petite fille aimante, et présence de la grand-mère maternelle au sein du cocon familiale. Un cadre idyllique à peine contrarié par la course à une poupée fashion que tous les parents tentent de s’arracher pour offrir à leur fille. Ferrara pénètre le monde consumériste de Noël sans prendre de gants et interroge également le fonctionnement de la vie et la place qu’occupe l’argent. Lors d’une scène, on peut apercevoir le mari qui tente de soudoyer une vendeuse pour récupérer la fameuse poupée. Cette séquence basique et minimaliste au sein du film démontre la faculté qu’à l’argent de régler tous les problèmes… ou non.

L’argent comme réussite sociale évidemment. Cette famille vit dans un cadre aisé et ne semble manquer de rien. En apparence, cette prospérité semble parfaite, et le soin apporté par Ferrara pour appuyer ce fait ne laisse planer aucun doute. Mais le film se détourne de ce rêve filmé, pour entrer dans le cadre qui l’intéresse, à savoir, la relation trafiquant de drogue/famille modèle dans une Amérique qui n’a plus rien d’aseptisé. Le rituel qui accompagne le couple lorsqu’il passe dans cette seconde vie est filmé avec précision et présente un aspect solennel voire cérémonial. Le soin apporté à des détails d’ordre insignifiant confirme toutefois l’envie d’aller au fond des choses de la part du réalisateur. Cette existence parallèle cause le plus de soucis, comme un chef d’entreprise qui aurait des problèmes avec plusieurs de ses employés. Le milieu de la drogue devient alors un univers qui répond aux mêmes demandes que n’importe quelle affaire et subit des pressions identiques de la part des concurrents. Ferrara continue d’appuyer son propos et tente de dégager une forme de normalité de cette double vie pourtant en marge.

Le métrage fonctionne comme une valse, on navigue de déplacement en déplacement jusqu’à l’apparition du grain de sable dans l’engrenage, à savoir l’enlèvement du mari par des inconnus réclamant de l’argent pour son échange. Le petit monde parfait se brise en plusieurs morceaux et le film de gagner une nervosité, une urgence conforme à la situation. Jouant sur un facteur de temps (presque) réel, l’ultimatum et la difficulté de parvenir à réunir une somme d’argent rondelette effrite la perfection précédemment illustrée. Finalement cette famille possède de l’argent, mais n’en dispose pas toujours au moment où elle en a le plus besoins. Ferrara assène un autre coup au couple en fermant les horizons vers lesquels la femme tente de trouver de l’aide. Les véritables amis sont ceux qui restent lorsque les ennuis débarquent, et leur position de bienfaiteurs au sein de leur communauté ne leur sert finalement pas à grand-chose devant ce drame. Le film contrecarre tout ce qu’il s’est efforcé de bâtir, ce cadre idyllique qui ne repose finalement sur rien de concret. Ferrara est lucide et ne tient pas forcément à sublimer un milieu qui reste dangereux avant tout, et assène un discours moraliste (mais pas moralisateur).

La narration du film avait été jusqu’à son dernier tiers relativement linéaire. Entre description factuelle et virage à l’urgence d’un décompte, elle ne présentait aucun traitement particulier, ni effet de style. Toutefois, sur la fin, le réalisateur opère une ellipse savoureuse, qui place pendant quelques minutes le spectateur dans le doute. Il joue avec nos sens et l’interprétation directe que l’on peut avoir de la séquence. Malheureusement, il alourdit cet effet avec un épilogue trop bavard, qui tente d’expliquer plus ou moins les implications que les derniers évènements ont pu avoir, et dénoue une partie de l’intrigue qui aurait bénéficié de rester irrésolue.

Christmas est un film considéré comme mineur dans la filmographie de Ferrara, mais présente toutefois une richesse impressionnante dans son discours, qu’un scénario simple ne laissait présager. Le réalisateur impose une vision générale et ample d’un fait, d’un mode de vie en marge et d’une situation avec un soin clinique apporté au détail. Malgré la durée courte de son métrage, il prend parfois le temps de poser simplement sa caméra, pour en représenter l’ébullition que représente le trafic de drogue. On peut y voir qu’une simple anecdote, une scène finalement banale et non représentative, c’est pourtant dans son caractère fortuit qu’elle expose toutes ses richesses et son importance. A souligner ces détails, le réalisateur impose une impression vériste. Ainsi Christmas donne parfois l’impression d’être un docufiction parfaitement maîtrisé et un film tout simplement remarquable.

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