Naomi Klein vs 24

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Dans les Inrocks N°655 (semaine du 17 au 23 Juin), Naomi Klein fustige la série 24.  « Je trouve complètement dingue que des séries fassent de la torture, de la sécurité ou de l'espionnage un divertissement de masse. Si cela avait été le cas en Russie communiste, on aurait jugé leur culture complètement malade. »

On ne va pas rappeler comment il est toujours délicat de comparer fiction et réalité, d'autant que la frontière entre les deux s'estompe progressivement. On ne peut pas non plus complètement lui donner tort, souvenirs de quelques déclarations de militaires américains en Irak qui avaient torturé des dissidents, puisant l'inspiration dans 24.

Cependant, il faut avoir une vision très binaire de la série (comme l'ont eu ces militaires) pour y voir une quelconque glorification. Après six années (et bientôt sept, à partir de Janvier 2009), la série s'est écartée de son objectif réaliste, où la mise en scène d'une unité de temps en temps réel incarnait l'incroyable aventure. En effet, la multiplication des saisons a étouffé une partie de cette identité pour ne garder que l'aspect technico-dramatique. En revanche, ces six ans ont démontré quelque chose d'autre : pas la glorification d'un système d'espionnage despotique qui cache son nom ou de la torture, mais de l'impressionnant défaut de tout ce système. 24 n'est jamais une apologie du tout sécuritaire et de la violence, c'est un immense constat d'échec de toute une idéologie.

On peut voir 24 et sa surenchère comme une vision politico-réaliste du cartoon Bip-Bip et le Coyote. Avec Jack Bauer dans le rôle de ce dernier. A chaque jour sa peine, et notre Jack enchaîne folle journée après folle journée, une course poursuite infernale. Et si la différence réside dans la conclusion réelle à chaque fin de saison, la répétition du procédé donne ce côté cyclique qui caractérisait l'éternelle et vaine poursuite pour attraper le volatile. Ce que 24 démontre, c'est l'échec d'une politique intrusive et expéditive qui s'exprime par la répétition des assauts et l'impression de déjà-vu qui ponctue les saisons. Surtout, on retrouve cette surenchère, passage obligé qui fait de chaque suite, une version plus forte, plus intense, plus dramatique... que la précédente. A l'image des machiavéliques plans orchestrés par le prédateur. Et qui se retournent contre lui, là encore, le parallèle avec Jack Bauer est significatif.

Dans 24, l'utilisation des codes des œuvres d'espionnage oblige le spectateur à affuter son regard, car chaque image possède plusieurs niveaux de lecture. Il faut lire derrière l'évidence, derrière le fait brut. Une telle position entraîne forcément des conclusions erronées, et s'il existe un reproche idéologique à proférer à la série, c'est cette ambigüité. Celle de pouvoir lui faire dire tout et son contraire. Pourtant, après six années, les Etats-Unis sont toujours aussi vulnérables et les récentes incursions aux relents de Big Brother n'y change rien. Et torturer quelqu'un pour lui soutirer des informations demeurent le plus flagrant constat d'échec fasse à l'adversité.

Publié dans Humeur

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