The king of New York de Abel Ferrara

Publié le par helel ben sahar


Lorsque débute le métrage de Ferrara, on est frappé par l’impression d’avoir manqué quelque chose, qu’une partie du film a volontairement été retiré du montage. Alors que l’on supposait être en présence d’un nouvel « rise and fall », on doit, au contraire, reconnaître que le réalisateur a d’autres projets en tête, et que son film ne s’inscrira pas tout à fait sous l’étiquette d’un genre. The king… devient un métrage nocturne sur le retour à la ville d’un gangster reconnu, bien décidé à reprendre le trône qui lui revient de droit, malgré son absence prolongée derrière les barreaux. Toutefois, la prison devient une marque indélébile sur le personnage de Walken. La lente introduction le montre quittant son institue pénitentiaire, mais le point de vue du cinéaste se place toujours derrière des barreaux. En montrant ainsi un personnage libre en apparence, mais dont l’existence même est viciée dès le début, ce retour aux affaires ne sera pas une nouvelle victoire, mais une tentative cachée de rédemption.

Ce prologue emprisonné est poursuivi par le lent retour en ville. Le trajet s’effectue au crépuscule et la route est chargée d’une ambiance délétère qui confine un rapport funèbre au voyage. Ferrara insiste sur le caractère maudit de cette résurrection, où la liberté est une illusion, un leurre qui amènera son lot de malédictions et de faux semblants. Cette appréhension qui nous traverse devient le moteur de la narration et provoque l’enchaînement logique qui arrivera par la suite. Les retrouvailles sont pourtant idylliques, le retour du roi se passe sans heurts, avec une facilité étonnante. Walken est parfait dans le rôle, le charisme qui se dégage de sa seule présence suffit à imposer le caractère monarchique de son personnage et sa main mise sur ses sujets qui le respectent autant qu’ils le craignent. Loin de jouer les célébrités intouchables, il n’hésite pas à se salir les mains pour imposer sa notabilité auprès d’ennemis potentiels, ce qui accentue l’aspect imprévisible de son caractère.

Ferrara ne se contente pas de décrire un homme marchant sur le tapis rouge de la pègre, il développe une réflexion autour du temps, de la décrépitude d’une ville qui se meurt de n’avoir aucun souverain pour régner et d’un âge révolu où la justice n’est plus un faire valoir. Le réalisateur oppose la sérénité du gangster qui développe son royaume à l’attitude pugnace et exaspérée d’une police qui se retrouve les mains liées devant le pouvoir de la pègre et son implication jusque dans ses rouages. Le jeune flic est un chien fou qui ne peut plus tolérer cette situation, alors que le vieux, dans son attente irrémédiable ne peut qu’observer en jurant que c’est ainsi. Le temps n’avance pas à la même vitesse pour tout le monde, et ses changements ne sont pas non plus au goût de tous. Sans effort, sans effet surligné au marqueur, Ferrara a brossé un tableau inquiétant, établi une poudrière et amener l’allumette. Par petite touche, par d’infinis détails, le cinéaste a cerné la situation avec l’attention de l’orfèvre.

Le réalisateur dresse un portrait contrasté de son personnage principal. Salaud notoire qui n’hésite pas à tuer pour s’imposer, qui souffre d’une boulimie de pouvoir, qui veut étendre son règne, Ferrara contrebalance sa description avec des motivations humanitaires, la reconstruction d’un hôpital pour les déshérités. L’indulgence de cette description donne un aspect duel à ce protagoniste, ambiguïté magnifiquement retranscrit par le jeu de Walken, qui impose une noblesse mais cache une folie sous-jacente. Qu’un homme veut ainsi contrôler le crime afin d’en limiter les dégâts sur les plus démunis apporte une nuance dyadique qui construit le personnage, transforme en statue ce qui n’était qu’un monolithe.

The king of New York possède une valeur testamentaire – valeur qui se sera probablement renforcée par la prequel du film en projet actuellement. Ferrara dresse une fable crépusculaire sur un roi déchu qui tente de regagner son royaume. Peut-être que l’homme n’était plus de son époque. Le métrage est parcouru par une galerie d’acteurs remarquables et impressionnants qui composent un film à la fois dur et nostalgique. Plusieurs fois, on retrouvera le roi filmé derrière une grille. La seule question qui reste est de savoir finalement si cet homme était prisonnier d’une geôle ou de lui-même…

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