Bad lieutenant de Abel Ferrara

Publié le par helel ben sahar


L’imprédictibilité de matchs de base-ball comme nouveau rapport cosmique sur la destiné d’un homme et la religion comme possible rédemption post-existentielle. Le principal tour de force de ce métrage est de nous présenter un salaud notoire, tout étant capable d’émettre une dose suffisante d’empathie, qui nous permet de prendre en considération le parcours de cet homme. Incroyable sentiment que l’on voudrait pourtant repousser mais qui s’insinue en nous, pour ne jamais nous relâcher. Ferrara garde intact ce mélange de fascination/répulsion, de procurer un étrange pouvoir d’addiction qui envenime l’écran et explose devant nos yeux masqués par une main dont les doigts écartés laissent entrevoir suffisamment d’images pour rassasier ce sentiment de voyeurisme primaire.

Ce mauvais lieutenant est une encre en dérive dans un monde que l’on ne souhaite pas connaître, mais qui dévoile toute sa superbe pernicieuse par l’entremise d’une plaque de police, ouvrant des portes et créant des droits. Homme égocentrique qui a fait de sa personne son propre dieu, son bras vengeur lardé des traces de son héroïnomanie. Sur l’homme, les stigmates ne sont pas dus aux clous perforant son corps jadis, mais aux aiguilles témoins de sa dépendance, de sa déchéance. Expériences shamaniques dont le rituel préparatoire présente autant d’intérêt que la descente elle-même. Le réalisateur impose effectivement un rapport solennel et ritualiste autour des ces prises de drogue. On ne partage plus le pain et le vin, mais la pipe à crack ou la seringue, on communie ainsi dans l’extase plutôt que dans le recueillement.

La collusion des deux mondes va s’opérer dans le viol d’une bonne sœur dans une église. La réalité sordide de la rue a pénétré la maison divine et entraîné avec elle, les retrouvailles d’un homme corrompu et sa croyance initiale. Ainsi explose tout le talent d’un acteur, que Ferrara ne tente jamais d’embellir avec sa réalisation. Plan fixe, pour illustrer simplement un instant grandiose, un discours introspectif terrassant. Harvey Keitel démontre l’incroyable symbiose qu’il a réalité avec son personnage, au point de transparaître à l’écran. Déjà, faisait-il preuve d’un charisme impressionnant qui rendait le personnage encore plus détestable, mais lors de cette scène époustouflante que l’on peut graver parmi les plus belles réussites du cinéma, on perçoit que le comédien se situe au-delà de l’interprétation, au-delà du raisonnable. Le déchirement, les complaintes, les interrogations, les délires d’un homme usé, perdu, prennent aux tripes et développent l’étrange rapport d’un ange déchu et de son dieu.

Ferrara a travaillé sa narration pour épouser son personnage principal et son comportement. Evinçant presque la réalité au profit d’un conte pervertis par cet homme, qui défile au rythme de ses magouilles et prises de drogue. La notion de temps n’existe plus, seule la représentation du jour et de la nuit est perceptible. Dans cet univers urbain éclaté, les aléas du mauvais lieutenant deviennent figuratifs. Les ellipses déconstruisent cette existence et donnent l’impression de plonger, parfois, dans la psyché malade d’un homme. Seuls résonnent les commentaires des matchs de base-ball pour nous rappeler la réalité et son implacable déroulement.

Bad lieutenant ressemble à un trip, une vision fantasmée d’un homme en manque de repères, qui s’enfoncent inexorablement dans une déchéance tellement obscure que tout espoir de rédemption devient presque impossible. Ferrara s’applique à ne jamais rompre le fil fragile de sa narration et permet au métrage de garder intacte son impression de lyrisme glauque, où la noirceur d’un personnage devient un sombre poème. Brut et sans concession, souvent dur, parfois insoutenable, le film développe son personnage avec un soin sadique pour une représentation quasi christique dans un monde que dieu a abandonné depuis trop longtemps.

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