M le maudit de Fritz Lang

Publié le par helel ben sahar


L’innocence bafouée par la cruauté du quotidien. L’enfance pervertie par le macabre. Un sentiment implacable parcourt tout le film, une chose mise en marche et qui ne peut s’arrêter. L’expression d’une folie collective, la dégénérescence d’une société qui ne parvient pas à stopper son mal sans user de méthode dépassant l’entendement. Comment en est-on arrivé là, s’entendons nous dire ? Comment la folie meurtrière d’un homme puisse t-elle contaminer ainsi toute une ville ? Le film de Lang est froid, glacial, apathique. Il ne déclenche aucune émotion particulière si ce n’est de la colère tempérée par le dégoût.

Une horrible affaire criminelle occupe toute l’attention. Des enfants son retrouvés morts, et la police semble incapable, faute d’indice, d’arrêter le meurtrier. Devant ses tentatives désespérées pour trouver un semblant d’information qui pourrait l’aider à stopper la folie meurtrière d’un homme, elle se contente d’effectuer des rafles dans les bas fonds de la ville. Cette pression policière menaçant la pègre de gagner son pain quotidien, elle s’organise elle aussi pour débusquer le criminel.

Le métrage se contente d’une place d’observateur. Il ne va pas dénicher l’action, mais observe, presque cliniquement, les dérives d’une société malade de son incapacité. Observateur de différentes classes sociales, encrées dans une routine journalière, tentant de subsister. Observateur des hommes en tant qu’entité individuelle, et non plus membre du groupe. M le maudit pose un regard sans jugement, sans parti pris fondé sur de quelconques informations et laisse le spectateur acquérir sa propre réflexion d’une époque, d’un temps. En revanche, le filmage de Lang devient volontaire quand il s’agit d’appréhender le regard de l’homme sur la notion de culpabilité et d’innocence, de ce qui nous sépare de ces deux notions. En quoi est-on innocent ? Ou coupable ? Qu’est ce qui nous justifie ? Que représentent nos actes ? Qui est le juge ? Le film apporte énormément de question sans toutefois y répondre, nous laissant avec ces incertitudes. Il ne démontre jamais, mais souligne les cas avec attention, dans le soin de nous apporter les éléments de réflexions.

Lang joue énormément avec son montage pour mettre en évidence les carences des deux versants d’une même pièce. En montant en parallèle, tout en interposant les scènes, le réalisateur porte un regard identique sur la pègre et la police dans ses intentions comme dans sa mise en pratique. En filmant ainsi deux groupes à la pensée et aux gestes opposés mais dans une volonté convergente, il accentue pourtant une ressemblance frappante, une analogie équivoque. Il illustre parfaitement les rouages d’une machine en plein fonctionnement, dont le contrôle semble échapper à ses dirigeants. Et Lang en vient à caricaturer un tribunal, pour appuyer encore un peu plus son trouble de l’innocence et de la culpabilité.

M le maudit est film d’une richesse visuelle impressionnante, ou chaque plan, chaque axe, chaque mouvement est utilisé avec un but bien précis. Une précision redoutable pour un film duel. Il joue parfaitement avec notre perception. Le film débute, et sans même que l’on sache qui est le meurtrier, on éprouve de la haine à son encontre, le réalisateur nous place exactement dans le rôle des habitants qui tentent de retrouver la paix, en stoppant l’horreur. Mais Lang, vicieux, va retourner le propos de son assassin, et ainsi, semer le doute dans notre esprit. Est-ce que le monstre n’en est pas un ? Et cette question de réelle culpabilité ou non, de nous hanter un moment après son visionnage, retournant inlassablement dans notre tête. Nous voilà à notre marqué, non pas par la lettre M de Meurtrier, mais celle du doute.

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