Memento mori - chapter XIX

Publié le par helel ben sahar

Certains restent dans la cuisine. A discuter, mais surtout fumer leurs cigarettes. La porte ouverte pour faire entrer un peu d’air. Dehors la neige a bientôt recouvert toute la pelouse. Un joli manteau blanc comme on dit. Sur le feu, l’eau des pommes de terre bout. On termine les derniers préparatifs. L’apéritif est déjà sur la table. D’autres se promènent même avec des verres. Le ton monte doucement. Expression joviale d’une soirée qui commence. Des petits groupes de trois ou quatre se forment. Dans la cuisine, les fumeurs se relaient. Pourtant, personne ne pensera à couper le feu sous les patates. Elles seront beaucoup trop cuites. Mais tout le monde s’en fout. Ce n’est pas souvent que l’on se regroupe ainsi. Le feu crépite dans la cheminée. Une bûche s’affaisse dans un grand embrasement. On commence à mettre la table. Mais difficile de retenir l’attention de tout le monde. Quand on est perdu dans des conversations sans importance que l’on a déjà tenu un millier de fois. On remet une bûche au feu. Dehors la température a dangereusement chuté. Personne ne se pose encore la question du retour. Si les routes seront praticables. Tout le monde jure secrètement de rester bloqué. De perdurer la réunion. Et tant pis si l’on rate un jour de boulot. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut se retrouver ainsi.

Assis dans un fauteuil je regarde autour de moi. Un vague instant de réflexion. Contempler la vie. Rien n’est plus vivant. De ces petits groupes d’où s’échappent des rires. On se rejoint, on s’échappe, on s’échange. Comme un ballet disharmonieux. Pourtant, il règne une logique dans ce désordre. Comme un équilibre que l’on essaie de garder inconsciemment. C’est d’autant plus flagrant quand prend du recul. Et que l’on observe. C’est en s’écartant du monde que l’on s’aperçoit à quel point il est chaleureux. A quel point ces moments sont parfaits. En usant d’une solitude intime que l’on remarque toute sa beauté. Assis tout seul dans ce fauteuil confortable, quoiqu’un peu mou, on se dit qu’on a de la chance. Et puis tout le monde s’agite. On se fait remarquer à rester à l’écart. De ne pas comprendre que ce bref moment fut salvateur. Alors on rejoint le groupe ragaillardi. Gonflé à bloc. Et l’on participe à nouveau à la fête.

On se rejoint tous à table. Les verres se vident, se remplissent, s’entrechoquent. Dehors, il s’est remis à neiger. Quelqu’un se lève et ouvre la fenêtre. Un moment un peu cliché. Feu de cheminée, neige, une grande table. Pendant une seconde, on n’entend que le bruit des fourchettes contre les assiettes. On s’adresse à son voisin en élevant un peu la voix. Difficile de s’entendre parfois. On demande de l’eau, du pain. On réclame sans cesse. Parce que tout ce trouve toujours trop loin. Les plats se vident au fur et à mesure. On retourne en cuisine chercher une énième assiette. Et on entend frapper à la porte. D’un voisin frigorifié qui nous demande s’il nous resterait pas du bois pour sa cheminée. On l’invite à renter. S’asseoir boire un verre. Sans se faire prier trop longtemps, il s’exécute. Le sourire un peu crispé. Dans quel traquenard est-il tombé ? Il ne s’attarde pas trop longtemps, sa femme et ses deux filles l’attendent. Il repart avec cinq bûches sous les bras. Nous remercie encore une fois et s’enfonce dans la nuit blanche. La table se vide petit à petit. Les fumeurs retrouvent leur royaume. On délaisse les chaises pour les canapés. On continue les discussions très importantes. L’heure tourne trop vite. Certains montent se coucher. Quelques derniers combattants alimentent un feu en refaisant une partie du monde. On ne se souviendra plus de la moitié des discussions le lendemain. Mais tout cela n’a pas d’importance.

Dans un lit de fortune, je reste quelques minutes les yeux ouverts à regarder le plafond. Pas encore tout à fait fatigué. Encore un peu excité. La journée s’achèvera beaucoup trop vite demain. Alors on ne veut pas perdre de temps. Le sommeil nous tombe dessus sans prévenir. On se réveillera quelque fois. La lumière du jour, les premiers levés. Du rez-de-chaussée s’élève quelques voix. On sent l’odeur du pain grillé. Du café aussi. Dehors le ciel est bleu. La neige a fondu malheureusement. Les routes seront praticables. Il va bientôt falloir partir. Un coup de ménage et les sacs sont déjà descendus. On charge les voitures. Et vient le temps des accolades, des adieux. De prendre la route pour rentrer retrouver le quotidiens. Pendant ces deux jours, on fut comme coupé du monde. Une autarcie chaleureuse. Que l’on souhaiterait éternel. Mais les plus belles choses sont éphémères.

Dans la voiture, le paysage défile sans qu’un mot ne soit prononcé. On se remémore déjà ces moments passés. Et l’on pense aux prochains. Chez soi, les sacs à peine défait. On éprouve le blues des retours. Impression d’abandon. Comme arraché à sa famille. Où sont-ils ? Alors on se téléphone, on s’écrit. Compte rendu du week-end. On relate les blagues. On continue certaines conversations. Parce que les souvenirs sont encore chauds. Et l’on sait que la mémoire nous jouera des tours. Que certaines choses seront oubliées. Involontairement. Un peu honteux de savoir que ces merveilleux instants se perdront dans le vide. Comme s’ils n’avaient jamais existés. Heureusement, il existera toujours les photos pour nous rappeler. Des instantanés. Comme témoignage d’un temps. Des éclats de rire figés. Un couple enlacé sur le canapé. Une table recouverte des cadavres du séjour. Une photo du jardin tout blanc. Un bout de feu dans la cheminée. Un toast porté à on ne sait plus quelle intension. Tout le monde pourra se retrouver sur l’un des clichés. Chacun aura son bout de soi imprimé. On se passera des tee-shirts « j’y étais ». Pour une preuve plus tangible.

On pense déjà à la prochaine. Où. Quand. Comment. Difficile selon les emplois du temps. Difficile de trouver un emplacement. Les questions pratiques fusent. Mais ce qui importe vraiment. C’est de pouvoir se retrouver encore une fois. De lever nos verres au même moment. Et de passer deux nouveaux jours à oublier qu’il existe un monde en dehors de nous.

Publié dans Memento Mori

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ÉLias_ 31/08/2007 23:54

Je trouvais auparavant que tes Memento mori souffraient un peu d'un certain goût pour la formule, pour des mots qui créent une vraie ambiance mais passent un peu à côté de l'essentiel en se concentrant ainsi plus sur l'effet que sur ce qui les inspire. Enfin ce que je veux dire surtout c'est que je trouve ce chapitre-ci assez magnifique, et s'il me touche c'est parce qu'on sent que tu retranscris avec poésie des émotions vraies que non seulement tu connais mais pour lesquelles tu as su prendre la bonne distance pour observer cette émotion et mettre des mots dessus. Et c'est tout à fait le genre de réflexion que je partages et qui m'est même assez chère. Faire ce petit pas de côté, avoir conscience de ce qui nous entoure, saisir aussi ce miracle de l'existence lorsqu'il se produit.

Là pour le coup, je suis extrêmement laborieux dans ce que je veux dire mais je voulais quand même manifester mon intérêt.