Memento mori - chapter XVIII

Publié le par helel ben sahar

Trois cartons. Les derniers. Empilés maladroitement, ils trônent dans l’entrée. Derniers vestiges. Le plus petit dégueule de bric-à-brac. Comme souvent avec les derniers cartons. On compulse tout ce qui traîne dans un grand ensemble désordonné. On enfourne sans trop chercher à réfléchir. Parce qu’ils seront aussi les derniers à être déballés. Certains seront même descendus à la cave, les scellés intacts. Prenant la poussière et attendant qu’on les ouvre enfin. Parce que l’on ne retrouve plus ce bibelot inutile qui nous tient tant. Et parce que l’on se souvient, après avoir retourné tout l’appartement, qu’il reste un ou deux cartons. En bas. Dans la cave. On se trouve un peu honteux de les avoir laissé là.

Dernier coup d’œil dans ce grand appartement vide. On ne l’avait jamais trouvé grand jusqu’à ce jour. Quelques pièces semblent revivre après ce grand vide. Trouvent une seconde jeunesse. Parviennent enfin à respirer. Sur les murs, on peut voir les traces de meubles laissés trop longtemps à la même place. Les marques de cette vieille commode qui nous suivra encore quelques années et qui accueillait les draps, serviettes, torchons et autres linges de maison. Ce vieux bahut légué par notre grand-mère, si moche, mais l’on ne peut pas s’en débarrasser. Valeur sentimentale. On se surprend toujours à donner autant d’importance à ces choses inanimées. D’un vieux caillou ramassé sur la plage un week-end de mars au napperon offert par notre meilleure amie d’un voyage en Italie. Aujourd’hui le meuble n’est plus. Et tout ce qui était posé dessus, éparpillé dans différents cartons.

Sur la moquette, on devine encore l’auréole d’un verre de vin renversé. C’était une soirée entre amis. Beaucoup trop de monde pour si peu de place. Mais des rires qui résonnent encore entre ces murs. Une nuit complètement folle. On s’entend encore crier quand l’accident eut lieu. Cette horrible tâche rouge. Et qui semblait indélébile. Pourtant, quelques mois plus tard, il n’en paraîtra plus rien. On se voit courir vers la cuisine, rapporter des chiffons pour éponger. Et d’entendre une vague excuse bredouillée qui fit rire tout le monde. Le lendemain chacun repartit chez lui, en n’oubliant aucune seconde de ces deux jours magnifiques. L’appartement redevint calme. Et ce soudain silence…

On ferme une dernière fois les fenêtres de la cuisine. Le sol sent encore la javel. Bien que cette cuisine ne fût jamais un temple de la gastronomie, on se prend d’un pincement au cœur de la voir si fade. Pas de vaisselles dans l’évier, la porte du réfrigérateur ouverte. Ce réfrigérateur qui ne fût jamais très plein d’ailleurs. En face, la porte de la chambre reste fermée. Comme interdite. On a déjà fait son deuil de cette pièce. Ce qui a été murmuré sera enterré. Et l’on y reviendra qu’en songe.

Dans l’entrée, les cartons ont disparu. Ramassés. Dans la rue, les portes du camion se referment. On s’approche lentement de la porte. On compte les pas. Ceux qui nous séparent du dernier au revoir. De l’adieu. Un dernier coup d’œil derrière soi. Pour être certain de ne rien oublier. Pour être certains de ne rien regretter. On sait qu’on laisse quelques fantômes. De soi ou d’autres. Qu’ils hanteront longtemps l’appartement. Qu’ils souhaiteront la bienvenue aux prochains locataires. Car ces quelques pièces furent tout un monde. Pendant de longues années. Tout un univers. Qu’il s’est passé de quoi remplir des lignes et des lignes. Que l’on y trouvera toujours un refuge. Le souvenir de cet appartement. De cette rue. De cette ville. De ces gens qui la peuplent et dont certains furent des amis. Et qui le resteront. Ce refuge est désormais une encre. A laquelle on peut s’accrocher quand la nostalgie nous empoisonne. Parce qu’il y aura toujours ces murs tapissés de nos rires et de nos larmes. De nos cris et de nos murmures. Et d’une vie tellement remplie, qu’on se sent pousser des ailes à en vivre une seconde.

Trois cartons. Devant la porte. Empilés, ils trônent sur le paillasson. Promesses d’avenir…

Publié dans Memento Mori

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