Oz

Publié le par helel ben sahar

Filmer une prison en privilégiant son atmosphère étouffante est un exercice facile et convenu. Un espace restreint pour instaurer un sentiment de claustrophobie est une évidence. Pourtant, chaque cellule de Em’ City possède une ou plusieurs parois vitrées. Comme autant de possibilités d'étendre les murs vers une surface plus importante. Une façon d'expulser les limites au delà des 6m². Une façon de redonner un ersatz de liberté aux prisonniers. Car malgré tout, s'ils lèvent les yeux au ciel, ils n'apercevront qu'un plafond de béton. Et c'est cette impression qui donne à Oz son caractère étouffant. L'impossibilité de voir la lumière du soleil et les étoiles, la nuit. Les rares fois où le spectateur s'échappe de Oz, c'est pour mieux voir le prisme du pêché, les raisons d'emprisonnements dans des séquences où la représentation de la réalité est altérée. Il n'existe plus de dehors, ou seulement dans l'expression d'une télévision. On ne sort de Oz que virtuellement. Flash back, journal tv, émission télévisé, autant de subterfuges pour pallier aux pulsions d'évasions. Ces perspectives sont bien rares à ce propos, ce qui peut surprendre dans le cadre d'une série carcérale.

Cité lumineuse où les néons remplacent le soleil, Em' city impose pourtant une ambiance glauque. Car si la série s'intéresse aux ombres, ce n'est pas le cadre qui revendique cette impression, mais les personnages qui l'habitent. Ou comment une série fait de ses protagonistes le vecteur son identité visuelle et sensationnelle. Car Em' city est une immense scène de théâtre. Nue, à l'architecture épurée, elle laisse s'exercer les âmes meurtries, meurtrières. L'usage d'un narrateur, à la fois acteur et être omniscient apporte comme une distance et accentue l'aspect expérience de l'exercice. Une façon d'être dur, violent et sans concession tout en apportant un recul stratégique qui évite l'écoeurement. La série aborde l'horreur humaine sur le terrain de l'exercice laborantin où les prisonniers sont des cobayes comme autant de souris que l'on peut sacrifier. Un immense terrain de recherche à échelle humaine, qui rappelle les diversions expérimentales des rongeurs humaniser de Mon oncle d'Amérique de Alain Resnais.

Oz impose une narration fragmentée. Un agencement qui structure les épisodes en séquences liées à un personnage et dont l'ensemble s'articule autour d'un thème particulier exprimé en introduction par le narrateur. L'écriture est source de cette orientation. Une méthode employée par Fontana qui consiste à rédiger les histoires par personnages. Non comme une vue d'ensemble, mais comme l'addition des individualités. On comprend ainsi la raison du découpage et l'impression de regarder une immense expérience. L'individu, qu'il soit solitaire ou membre d'une communauté, réagit selon un environnement en perpétuel mouvement, et ses réactions, à son tour, modifient son entourage. Multiplié par le nombre de personnages, on se retrouve avec une manne d'informations et de possibilités quasi infinies. Oz se repose sur des évolutions individuelles et séparées pour entretenir la fraîcheur de ses différentes intrigues et permet ainsi d'imposer un rythme régulier dont l'intensité est en permanence entretenue.

Seulement au bout d'une trentaine d'épisodes, on digère l'aspect scientifique de l'exercice et l'on commence à mieux voir la représentation humaine derrière les postures imposées. Et ce qui offrait comme un détachement salutaire des pires horreurs, nous reviennent en pleine face et sans prévenir. Le sadisme impressionne, les drames qui frappent certains protagonistes sont difficilement soutenables et l'on souhaiterait volontiers voir apparaître quelques lueurs d'espoir. Ce débordement de monstruosité en tout genre n'est jamais gratuit. Si sur le long terme, arrivé à la sixième saison, certains situations finissent par lasser plus qu'impliquer, la série est parvenue à maintenir un niveau exigent, dur, mais jamais complaisant. Si Fontana s'est vu offrir une totale liberté par la chaîne, il n'en a jamais bassement profité. Cette absence de limite lui a seulement permis de raconter les histoires qu'il avait en tête, sans prendre de gants. L'unique exigence de HBO fut de rallonger la quatrième saison de 8 à 16 épisodes. Et Fontana joue en parti le jeu, car il ne change en rien ses habitudes, et applique la même recette. Car il y a dans cette livraison, la quatrième saison et la quatrième prime. Scinder en deux parties, imposer un final arrivé au huitième épisode et proposer ensuite un reload. Seulement, ce dernier souffre tout de même d'un manque d'inspiration, comme si l'auteur avait vidé toutes ses cartouches dans les huit premiers épisodes. Pour la première fois, Fontana se voit contraint d'avoir recours à des éléments extérieurs pour faire vivre ses intrigues. Les protagonistes ne sont plus les acteurs des évènements, mais les spectateurs passifs de ce qui se passe autour d'eux. Une baisse que l'on peut pardonner après trois merveilleuses années et les deux suivantes de bonne facture même si elles ne renouvellent pas l'intensité précédente.

Le temps dans Oz est une notion abstraite. Le sablier ne semble pas s'écouler à la même vitesse pour tous les personnages, et surtout, devient malléable au sein d'un même épisode. On n'est pas face à un écoulement linéaire où les ellipses sont plus ou moins régulières. Parfois une seule journée dure le temps de l'épisode, parfois une semaine et jusqu'à une année pour le deuxième épisode de la seconde saison. Fontana exerce une emprise scénaristique toute personnelle qui correspond une fois de plus à sa méthode d'écriture. Mais cette orientation participe également à l'absence de notion du temps qui s'opère dans une prison. Régulé uniquement par le rythme imposé par la direction pénitentiaire, difficile de se rendre compte, au bout d'un certains temps, combien de jours a t-il pu se passer ? Le facteur existe dans la date butoir de sortie. Ce jour érigé sur un autel qui constitue le but à atteindre. Pour certains, ce point est inaccessible, pour d’autres, c’est l’unique façon de survivre. Seul les audiences de remise de peine grippe cette logique et vint apporter une lueur d’espoir souvent douloureuse. Car on s’implique énormément, on se retient, on se contient pour éviter d’arborer de mauvais point avant la confrontation. On peut trouver d’ailleurs surprenant que Fontana n’utilise pas plus souvent cet instrument qui donne place à des instincts de cruauté. Où comment falsifier le nouveau comportement modèle d’un ennemie pour l’obliger à purger sa peine jusqu’au bout.

Dans une série où la noirceur et l’horreur sont conjuguées à chaque épisode, on parvient toutefois à y puiser un peu d’amour. Des relations forcément ambiguës, davantage portées sur la manipulation que la déclaration franche de sentiments. Seule la relation entre les frères O’Reilly échappe à cette distinction. Leur amour fraternel et pur est totalement désintéressé. Parfois, Ryan profite de l’infirmité de son frère, mais pourtant, sa passion demeure sincère. Et elle éclate véritablement dans la dernière saison, dans un épisode poignant quasi entièrement consacré à leur rapport. Le seul épisode réellement émouvant. On y ressent l’injustice d’un système carcéral cruel et sadique. Déjà, on avait pu remarqué avec quelle aberration cette justice officiait (jusqu’à préserver la survie d’un prisonnier dans le seul but de pouvoir l’exécuter), mais dans ce cas, on est en présence d’une manipulation des textes pour faire un exemple. Révoltant comme bons nombres de situations. Fontana stigmatise régulièrement les textes et la justice américaine.

Oz est une série qui dénonce le milieu carcéral, souvent inhumain, amoral et corrompu. Mais il justifie cette critique en utilisant toute ce que l’humanité peut présenter de pire. Jamais, il n’emploie quelqu’un injustement condamné. A Oz, tout le monde est coupable. Des prisonniers jusqu’au personnel surveillant ou la direction. Chacun a un crime à avouer, et purgera une peine pour celui-ci. Bien sûr, la sentence s’applique de bien des manières. Et arrive souvent, là où on ne l’attend pas. Série cruelle et pourtant très juste, Oz invite à une introspection sur le pouvoir de la prison et sur l’intérêt d’une démarche essentiellement punitive. En misant sur la transformation progressive d’hommes en monstres, elle assure un regard accusateur, pointant du doigt les différents artifices qui mènent à de telles situations. Intelligente et sans concession, la série de Fontana est un merveilleux exercice, profitant d’une liberté incroyable accordée par HBO, qui appuie régulièrement là où cela fait mal. Notre sens moral en prend pour son grade, et l’on se trouve souvent dépassé par les évènements qui se produisent sous nos yeux. La sixième et dernière saison possède en fil conducteur une pièce de théâtre, MacBeth, comme un retour aux sources où la dramaturgie cruelle et perfide de Shakespeare alimente régulièrement Em’ City.

 

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