Spectateurs

Publié le par helel ben sahar

Les sites de vidéos en ligne ont permis l’émergence d’une nouvelle consommation du jeu vidéo. Une condition d’habitude réservée à un petit groupe de privilégiés, restreint au cercle d’amis. Mais à présent, et grâce à internet, les barrières tombent et l’on peut tous revêtir l’habit du spectateur de jeu.

On poste des vidéos de parties, essentiellement pour une glorification personnelle, de celui qui a battu un record, de finir le jeu le plus rapidement possible, ou de démontrer son savoir faire dans des situations clés. Comment on passe les différents niveaux, comment on marque des jolis buts, comment on révèle les limites de la machine ou de l’intelligence artificielle. L’occasion de prouver que l’on est le césar du jeu vidéo. Mais derrière ce simple mouvement un rien égocentrique, on permet également de créer un spectacle digne d’être regardé. Le partage d’un évènement comme objet de divertissement. On finit par ne plus regarder l’exploit, mais les images et l’histoire qu’elles racontent.

Alors que l’on voyait le jeu comme un plaisir solitaire (même en multiplayers), on remarque que l’on peut éprouver du plaisir à n’être que spectateur. Pourtant, toute l’expressivité du jeu ne passerait que par l’extension (la manette) et la projection (l’avatar) du moi dans un univers ludique. Une incarnation et une quête à assouvir. Et bien dans cet univers clos (réservé au joueur), existe également un espace pour l’observateur passif. Et cette position prend le contre-pied du jeu comme exercice, et le place comme un divertissement digne d’être vu et partagé. Parce qu’un jeu s’exprime par un scénario, une immersion (même s’il s’agit d’un jeu de sport, l’histoire tient dans la rencontre entre deux équipes), il devient tout aussi intéressant qu’un film. Même le scrolling linéaire et répétitif d’un Super Mario Bros semble exprimer un pouvoir dramaturgique. Regarder une partie de jeu répond à des considérations cinématographiques. On y éprouve toute sorte d’émotion, du suspense, des rebondissements, des révélations, du drame, de la comédie… Une grammaire que l’on pensait seule réservée aux joueurs, mais qui parvient à contaminer le spectateur.

Le spectateur de jeux vidéo n’est pas une hérésie ou une production contre nature d’un médium qui n’a cessé de se révolutionner. Au contraire, il s’inscrit dans une démarche logique et prouve que le pouvoir d’évocation de l’art vidéo ludique ne réside pas uniquement dans la manipulation d’une manette. Que l’avatar, dans sa dimension cathartique, s’exprime autrement que par la projection du joueur. Une conception qui a peut-être échappé aux créateurs. Pourtant, les outils du cinéma s’inscrivent de plus en plus dans l’art de réaliser les jeux. Quand on voit la caméra embarquée d’un Gear of Wars, on ne peut plus en douter. Alors peut-on ignorer la part fascinatoire de l’observateur détaché du contrôle, et ne s’extasiant qu’à travers la direction prise par des créateurs et ensuite un joueur-réalisateur ? Cette description rappelle étrangement le cinéma…

Publié dans Jeux vidéo

Commenter cet article