Zodiac de David Fincher

Publié le par helel ben sahar

L’histoire de Zodiac, le film, serait plutôt la non histoire de Zodiac, le tueur. Car si le spectre du serial killer plane sur tout le film, il brille plutôt par son absence. On notera, pour la peine, que l’identité du tueur ne fut jamais certaine. Pourtant, cette incapacité à l’exactitude n’empêchera jamais des œuvres sur Jack l’éventreur d’en faire le vecteur principal de la narration. Les deux tueurs ont beaucoup en commun. Outre le mystère qui planera éternellement sur leur identité, ils exerceront l’émancipation de l’anonymat par presse interposée. Et deviendront à la fois un sujet d’étude historique et feront partis du patrimoine culturel d’un pays.

Le véritable coeur du film serait cette quête de sens, de vérité, d’une poignée d’hommes, qu’ils soient policier, journaliste ou dessinateur. Ou comment un tueur parviendra à modifier leur existence en devenant un sujet d’obsession. Fincher emprunte dès lors, la veine investigatrice du cinéma. Un genre qui brillait par son absence depuis quelques décades. Un genre qui, surtout, va à contre-pied des inspirations formelles du réalisateur. Loin des esbroufes parfois étouffantes, Fincher applique une sécheresse dans sa réalisation et retranscrit cliniquement l’évolution de l’enquête. Zodiac, le film, est essentiellement observateur, témoin. Il ne commente pas, il se contente de raconter. La narration est segmentée, se découpant selon des formules de lieux et dates. On saute ainsi de jours, de mois ou d’années, sans d’autres logiques que les circonvolutions de  l’enquête. Une chronologie davantage adaptée à l’investigation qu’aux règles dramaturgiques. Fincher s’offre l’expérience du tout informatif entièrement dédiée à la reconstruction et la résolution de l’énigme. Les personnages n’existent que dans cette tentative. Aucune dramatisation, aucune empathie, seul compte la reproduction des faits.

Zodiac, le tueur, exerce une fascination sans borne. En instaurant un rapport avec la presse, il va transformer ses méfaits en feuilleton macabre et public. Intelligente manipulation. De celle d’échapper à la rigueur policière en devenant un être omniscient. Et de pénétrer l’imaginaire collectif en donnant matière à obsession. Ce trait particulier devient le moteur principal du (des) récit(s). Dans lequel s’articule l’échec compulsif des trois personnages. Tout commence comme un jeu : déchiffrer le casse tête du tueur. Et continuera ainsi. Un jeu du chat et de la sourie. Attrapes moi si tu peux. Sauf que le ludique exercice se transforme en addiction. Et ce n’est que face à la peur, que Graysmith comprendra le danger de sa dépendance. Zodiac représente ce terrain obscur où les âmes se perdent. Un flic démissionnaire, un autre à deux doigts de perdre son travail, un journaliste à l’abandon. Tous ont tenté et se sont perdus. Le film montre moins l’histoire du serial killer, que la déchéance d’hommes qui ont voulu toucher la vérité. Et de la froideur de la reconstitution, s’ajoute le parfum mélancolique de l’échec, de l’abandon, de l’impossibilité de résoudre une obsession. Et le film, dans sa narration labyrinthique, confronte le spectateur à ce tourbillon d’informations, jusqu’à le noyer. On s’enfonce dans Zodiac, tente de comprendre, de se souvenir, rencontre des cul-de-sac, des pistes laissées à l’abandon. Et si la révélation (sous forme de supposition/déduction) nous apparaît en quelques lignes blanches sur un écran noir, c’est que son existence n’existe pas dans l’image, qu’elle ne s’inscrit pas dans la logique du film. Zodiac, œuvre conceptuelle, évite d’offrir un mythe à Zodiac. 

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