Deadly genesis de Ed Brubaker

Publié le par helel ben sahar

Depuis quelques années, on assiste à un suicide assisté de Marvel. Qu’il prenne allure d’un génocide, d’une implosion ou tout simplement d’un retour urgent à une cohérence nécessaire, le marvelverse avait besoins d’une solution impitoyable pour retrouver sa superbe. Sur ces terres nouvellement en friche, tout ou presque est à reconstruire. Un espace sain qui permet aux scénaristes d’aborder alors des histoires selon angle permissif. Devant cette grande liberté – chaperonné par le rédacteur en chef, Joe Quesada qui souhaite à présent garder la cohésion au sein du marvelverse – on est enclin à éprouver une certaine nostalgie, ainsi que le sentiment glorifiant de pouvoir jouir d’un contexte proche des premiers scénaristes. On retrouve alors une certaine récurrence au sein de scénarii abordés. Une volonté de se tourner vers le passé pour y créer de nouvelles histoires, de trouver une inspiration ou une caution pour aborder de nouvelles intrigues. Que ce soit Illuminati (légère prequel au crossover Civil war) ou les deux scénarii de Ed Brubaker (Le soldat de l’hivers et Deadly genesis), le passé apporte des éléments féconds pour l’élaboration d’histoires ambitieuses tout en faisant un appel du pied aux lecteurs des débuts.

Bien sûr une telle position requiert des impératifs qu’il est parfois difficile de respecter. Quand il est question de bousculer le passé et tout ce qui en découle – ce qui vaut à bousculer les fans puristes et extrémistes, gardien de l’ordre établi – l’audace peut vite se retourner contre son auteur. C’est un peu le cas de Illuminati, qui développe un thème intéressant et important pour Civil war, mais qui peine à garder une logique et une cohérence. Difficile d’imaginer l’existence de ce groupe officieux (composé des sommités super héroïque), lorsque l’on se penche sur le passif des certaines intrigues. Ed Brubaker parvient à éviter cet écueil, et fournis deux magnifiques histoires, puisant directement dans des évènements importants et traumatiques que tout le monde connaît. On évitera d’aborder Le soldat de l’hiver pour préserver le suspense et la révélation, de toute façon, ce n’est pas l’objet de ces lignes. Avec Deadly genesis, Brubaker profite d’une faille scénaristique, d’un flou – volontaire ou non – qui remonte à la naissance des x mens (deuxième équipe).

L’intrigue de Deadly genesis puise donc dans les évènements de l’île de Krakoa, tout en s’encrant dans l’évènement post House of M. Une volonté d’allier le récent et l’ancien pour produire une histoire référentielle et bouleversant des convenances établies. L’envie de se replonger dans les histoires matricielles et de donner un violent coup de pied dans la fourmilière. Car Brubaker, s’il n’y pas de main morte, garde toujours à l’esprit de ne pas aller à l’encontre du passé, mais reconstruire ce dernier, en comblant les trous. Un travail audacieux, car il doit jouer aux équilibristes pour maintenir la cohésion entre les deux époques. Brubaker ne joue pas la carte du flash back, mais tente de concentrer en un seul moment, deux évènements importants. Une conciliation remarquable qui ne souffre jamais du poids des âges et d’un affreux goût de pièce récupérée des limbes. On peut se demander à quel point cette histoire était prévue. Claremont n’ayant jamais pris soin de narrer une partie de l’épisode Krakoa, il est étonnant qu’un trou soit resté vacant aussi longtemps. Une réflexion que l’on porte a posteriori, que l’on n’avait pas forcément ressenti à l’époque.

On ressent un plaisir jouissif en lisant Deadly genesis, car si le présent du marvelverse est intense et monstrueux, la convocation d’un lointain et glorieux passé provoque cette nostalgie des moments incroyables en découvrant les nouvelles aventures des étranges X men. Brubaker prend soin de ne jamais dépasser les limites, de rester dans le domaine du plausible. Il aurait été dommage de sacrifier cette merveilleuse idée pour quelque chose de plus spectaculaire. L’auteur aime l’ambition – on l’avait déjà remarqué avec Soldat de l’hiver, une histoire également monstrueuse qui bouscule l’univers de Captain America -  et ne semble pas avoir peur des défis. Il les relève avec une étonnante facilité et prouve qu’il existe encore un futur pour Marvel, sans renier son passé ou presque. Avec ces deux scénarii, Brubaker pose la question de la responsabilité des mentors, des figures principales pour leurs partenaires. Une réalité qu’a souvent occulté les scénaristes auparavant. On ne s’est guère inquiété ou presque de voir Kitty Pride, seize ans, devenir une X woman. On n’a guère relevé que Captain America prenne sous son aile le jeune Bucky. Aujourd’hui le monde super héroïque semble se draper dans le réalisme. Une impression que l’on ressent à la découverte de Civil war, où comment raconter des histoires de super héros dans notre contexte actuel sans tourner au ridicule. Marvel renforce son ton, délaisse un public jeune au profit de fans plus vieux, ayant grandi avec ces histoires. La forte impression politique ou adulte qui se dégage des intrigues récentes prouve que la firme converge en ce sens.

Le futur du marvelverse laisse place à de magnifiques perspectives, que ce soit avec Civil war ou les Astonishing X men de Whedon. Brubaker signe un scénario remarquable, égratignant un peu plus la perfection d’un personnage clé, en lui faisant endosser des responsabilités inavouables. Une caractéristique que l’on retrouve régulièrement, et le contexte de Civil war ne va certainement pas arranger les choses. Marvel continue son entreprise de démolissage, et le futur n’en devient que plus obscur. Après la découverte d’un sombre passé, le marvelverse se mut en contrée ténébreuse. Mais jusqu’où iront-ils ?

(On peut lire Deadly genesis dans le mensuel Astonishing X men #16 à #21)

Publié dans BD

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article