Paprika de Satoshi Kon

Publié le par helel ben sahar

Paprika sent l’exaltation des œuvres de fin d’études. Sérieuse parce que dernière pierre de l’édifice, et décomplexée des considérations analytiques précédentes. Un film euphorique qui semble allier liesse générale et discours conclusif rigoureux. Paprika gagne ainsi un sentiment de liberté ludique que l’on ne retrouvait pas dans les précédentes œuvres du cinéaste. Quand les idées pétillantes se bousculent et rejaillissent sur l’écran, à l’image de la parade monstrueuse. Cette profusion florissante définit la fin de l’aventure d’un cycle commencé avec Perfect blue, continué avec Millennium actress et que l’on pensait terminé avec la géniale série Paranoïa agent. Cette dernière, chef d’œuvre sans commune mesure démontrait tout le talent de Satoshi Kon. Un objet inédit, structuré par une idée directrice traversant les épisodes et prenant possession de nombreux personnages. Une série sans réelle figure récurrente, mais une multitude de protagonistes comme autant de variations d’un concept et d’une réflexion sur la pénétration de l’imaginaire dans le réel.

Paprika prend son origine dans la création d’un appareil permettant de pénétrer les rêves d’autrui. Lorsque la machine est volée, les songes semblent pénétrer le réel et provoquer des dérèglements comportementaux et autres hallucinations. Un thème récurrent que Kon développe maintenant depuis ses débuts, et qui s’offrent au passage une nouvelle analyse du pouvoir évocateur du cinéma comme sentiment lié au rêve. La toile blanche est la frontière qui sépare notre monde de celui du rêve. Une ligne fine, sur laquelle, on projette sous une autre forme, des images issues de notre esprit. Quand celle-ci rompt, c’est tout un autre univers qui surgit. Car l’intrusion de l’imaginaire est violente, elle brusque la réalité. Kon joue sur ce principe d’un spectateur agressé par cette intervention onirique, cette profusion de couleurs, de mouvements, de formes et d’un volume sonore imposant. L’immersion est totale et l’on se retrouve nous aussi piégé dans ce kaléidoscope d’images où la perception du réel et du songe se confond.

Certains seront rebutés par la forme que choisit Kon. Derrière une narration classique, l’auteur brouille les pistes en peignant son univers sans point de repère. Au fur et à mesure que le film avance, on se perd de savoir du rêve ou de la réalité, l’action appartient. Cette confusion génère une approche du film différente, à l’image d’un Lynch employant des techniques similaires. Il ne faut pas résister et se laisser entraîner par des images prospères, par une déconstruction du réel. La liberté ainsi acquise permet à Kon de créer un contexte dans lequel vont se débattre des personnages en quête de sens. « Paprika » est également une héroïne, un avatar idéalisé qui répare les esprits. Elle va au fond des gens par l’intermédiaire du rêve pour comprendre et réparer les problèmes. Et le film de basculer d’une personne à un inconscient collectif. Une approche déjà expérimentée dans les derniers épisodes de Paranoïa Agent de façon magistrale.

Kon s’impose désormais aux côtés de Oshii et Miyazaki comme un grand nom du cinéma d’animation. Son œuvre, bâtie en trois films et une série de treize épisodes, constitue un objet d’analyse foisonnant, permettant un nombre considérable de lectures et sous lectures. La richesse de ses films ne sacrifient jamais l’histoire ou les personnages, ne sombrent à aucun moment dans le démonstratif, mais parvient à invoquer un équilibre que peu d’artistes peuvent se vanter d’avoir atteint. Paprika représente, aux dires de l’auteur, la fin d’une obsession pour le réel contaminé par l’imaginaire. On pensait la fin paroxystique de Paranoïa agent venir à bout de cette réflexion, c’était sans compter la charge onirique paradant dans une ambiance euphorique de Paprika.

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