Memento Mori - Chapter XVI

Publié le par helel ben sahar

Il y a mes yeux qui se ferment. Le drap qui remonte le long de mon corps. La sensation de chaleur comble le vide d’un lit trop grand. L’espace m’aide à respirer. Se rassurer comme on peut. Le frottement de la couverture le long de mes jambes. D’un lit fait à la va vite. Pas le temps, la flemme. Pourquoi refaire pour défaire ensuite ? A quoi bon user un cycle inaltérable ? Le sommeil qui gagne mon esprit. Mes pensées se font plus vagues. Les souvenirs diffus de la journée se mélangent, s’entrechoquent pour ressembler à un grand n’importe quoi. Des images incroyables ou absurdes qui me feraient rire si j’étais conscient. Il ne me reste que des sensations. Les sens endormis déjà. Avoir l’impression de ressentir à l’extérieur de son corps. Elévation et corps astral. Si je pouvais, je voyagerai. J’irai n’importe où. Mais je suis enfermé dans ma carcasse. A écouter le silence. Le calme nocturne. Et puis il y a le bruit. Sourd, diffus, informe. Un bruit désagréable parce que je ne le reconnais pas. Un bruit étranger. Un bruit remarquable et dérangeant. Il y a mes yeux qui s’ouvrent. Le drap qui descend. Le froid qui me caresse la peau. Ou la peur, je ne sais plus très bien. L’impression de ne plus pouvoir respirer aussi. La plénitude qui s’envole et l’angoisse qui s’installe. Les rêves ébauchés disparaissent. Une lutte commence à naître. Mon cerveau est en marche. L’imagination emboîte le pas. La route sera longue je le sens. Pour le combat de la raison. Et tout cela à cause d’un bruit. Sourd, diffus et informe. Un bruit que l’on peut difficilement décrire. Parce qu’il n’est pas supposé exister. Un bruit extraordinaire. Mais dans la nuit, tous les bruits semblent extraordinaires. Alors on se redresse. On écoute le silence. Pour ne plus avoir peur. Et pour comprendre aussi. Pour définir le bruit, sa localisation et sa cause. On établit des plans et des suppositions. On devine sans conviction. Mais pendant tout ce temps de réflexion, jamais il ne nous sera venu à l’idée de sortir du lit.

On raconte une histoire. Pour les endormir. Une histoire douce et tendre pour accompagner leur rêve. On cherche à les rassurer. On les quitte, mais on n’éteint pas la lumière. Ils ont encore peur du noir. La veilleuse veille sur eux. Nous remplaçant le temps de quelques heures. Mais elle ne pourra résoudre tous les problèmes. Quand dans la nuit, ils auront à poser des questions. C’est nous qu’ils appelleront. Les plus courageux viendront nous voir pour se blottir dans nos bras. On les apaise. On les cajole. Parfois il se rendorme tout seul. Parfois ils restent avec nous. Alors on sacrifie notre nuit. Pour leur confort à eux. Ils en ont plus besoins que nous. On pourra se rattraper une prochaine fois.

Je n’ose me pencher. Je rigole un peu aussi. La situation n’est pas drôle. Elle m’inquiète. Mais je me prête à sourire. Réaction nerveuse qui tente vainement de masquer mon effroi. Je n’entends déjà plus de bruit. Le ronronnement vague du frigo. Le claquement lorsque le moteur stoppe. Au loin la nuit est calme. Ce qui rend le silence plus insoutenable. Parce que l’on reste dans l’attente de quelque chose. D’un évènement ou d’un bruit. Familier ou étranger. Le bruit. Le choc. Je rêve d’une forme à mes côtés. Vers qui je pourrai me retourner. Une présence protectrice. A la place, je vois danser les ombres. Dans un ballet disgracieux. Des gestes désarticulés et inhumains. Je peux entendre leurs cris muets. Ils sont une aberration. Un paradoxe. Je crains de fermer les yeux, de m’endormir. Je crains de comprendre ce qui est en train de se dérouler. Je me sens sombrer. Incapable de savoir si c’est la peur ou le sommeil. Mes bras ramenés sur la poitrine. Ne pas se jeter dans le vide. Le lit est mon territoire. Ailleurs est une vaste inconnue. Je ne reconnais plus ma chambre dans la nuit. Elle est si froide.

Ils se réveillent, les yeux pleins de sommeil. Regardent autour d’eux, sans trop savoir comment ils sont arrivés là. Au fur et à mesure du réveil, les idées s’éclaircissent. Le souvenir du cauchemar. De la peur qui les a soudain saisie. Du courage qu’il a fallu pour oser sortir du lit et courir jusqu’à notre chambre. Et enfin, le soulagement de se savoir en sécurité. Quoiqu’il fût rentré dans la chambre, il ne pourra pas franchir cette porte. Ils se souviennent la chaleur de nos bras. Notre étreinte rassurante. Nous sommes le phare dans la nuit. La veilleuse sur le bord de la table de nuit. Nous combattons les ombres. Nous révélons les choses. Dans leurs yeux, nous sommes leur héro. Ceux qui écartent tout danger. Ceux qui n’ont peur de rien. Ceux qui peuvent tout affronter. Ceux qui ne perdent jamais. Car jamais, il ne voit dans nos yeux, la peur qui nous habite pourtant. La peur de voir quelqu’un surgir dans la nuit. La peur qu’il leur arrive quelque chose. La peur de souffrir, de les voir souffrir. La peur de les voir s’éloigner. Se faire engloutir par la nuit. Disparaître dans les ombres. Ils ne voient rien de cela. Parce que nous sommes finalement bons comédiens. Que rien ne peut ébranler cette façade. Car ce que nous voyons de nous même. Ce que nous sommes. On ne peut le voir que dans leurs yeux. Pendant qu’ils sont encore si jeunes. Jusqu’à ce que le monstre du placard disparaisse.

Publié dans Memento Mori

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article