Mary de Abel Ferrara

Publié le par helel ben sahar

Scorsese a réalisé La dernière tentation du christ, Ferrara Mary. Deux films essentiels pour les cinéastes. Deux pièces importantes, autant pour leurs auteurs que leurs carrières. Des digressions théologiques sur leur croyance, qui puise chacun vers une vision écaillant le mythe de jesus. Scorsese met en scène la dernière tentation du christ, Ferrara s’applique autour de l’évangile de Saint Thomas, rejeté par l’église. Chez les deux hommes, la démarche est intime, personnel, seul les moyens pour y parvenir diffèrent.

Ferrara met en scène un double caricaturé, une figure grossière de lui-même pétri d’arrogance et d’opportunisme. Autant une projection qu’une réflexion sur ce qu’il aurait pu devenir avec ce film. Démonstration putassière d’une foi de pacotille aux intentions mercantiles. Il ajoute brièvement ce qu’aurait pu être le film, si le cinéaste avait suivi la démarche de Scorsese. Reconstitution de texte, film blasphémateur pour toute une église. Mais Ferrara avait besoins d’élargir le cadre trop restreint d’une telle démarche. De multiplier les époques (les réalités – le tournage du film en opposition au monde réel), les lieux et les personnages. Père schizophrène qui s’immisce dans chacune des figures du film. Film spirituel mais non spiritueux, quoique enivrant, Mary est le témoignage de la foi. Le chemin pour l’exprimer vacille selon le personnage, mais l’attention identique pour chacun reflète la réflexion personnel d’un homme plus que d’un auteur. Une déclaration pensée et réfléchie en amont, mais jeté sans ordonnance particulière dans le film.

Car les lignes narratives – si on peut les appeler ainsi, se confondent, s’entrecroisent, se superposent en autant de couche et sous-couche, de méandres, de détours d’une pensée pas toujours très sûre des moyens d’expressions. Générant cul de sac et détour incongru, il devient parfois difficile d’imaginer un but à ce grand ensemble. Mêlant parfois avec maladresse différentes formes, spécialement lorsque Ferrara aborde de front les images d’archive d’Israël, le film bute sur une facilité réductrice. Mais lorsqu’il déploie la fusion du film et le parcours de Mary, il atteint son objectif. Celui d’une actrice hantée par son personnage de Marie-Madeleine, dont les décors du film sont ceux de sa vie à présent, celui d’un présentateur d’une émission théologique trouvant la foi dans l’épreuve et la réflexion, d’un réalisateur confronté à sa propre soif consumériste.

Au milieu de tous ces personnages, règne le film. Le film non tourné par Ferrara, que l’on entrevoit par petits bouts, souvent plombés des exigences d’un cinéaste clone ampoulé. Des lourdeurs que l’on retrouvera dans le film lors de certaines séquences. Un film qui déteint sur les personnages qui l’approche d’un peu trop près. Se mélange alors les réflexions de théologiens, fruits des recherches de Ferrara, à l’ensemble. Des interludes souvent passionnants qui vont construire la foi d’un homme et nourrir la pensée des spectateurs. Le film si intime se veut également ouvert. Une attention de partage, une exposition personnel, une mise à nue. Le cinéaste avait besoins de s’incarner dans ces trois personnages pour y parvenir, et d’offrir au monde le chemin intellectuel et spirituel qu’il a parcouru.

Parce qu’il s’éparpille pour mieux rassembler, Mary devient un film exigent. Exigent, car ses intrigues reposent sur une narration infime. Exigent, car non exempt de fautes de goût. Exigent par sa forme, son fond. Exigent parce que profondément intime et pourtant si exposé. Exigent, enfin, car nécessitant une confiance totale en ce réalisateur si touché par le propos, qu’il déploie quelque chose de fragile et maladroit, subtile et équivoque, tempéré et exalté. La dernière scène est une relecture d’une séquence culte de Ferrara. Moins torturé mais tout aussi introspectif, reposant toutes les deux sur des acteurs voués à leur personnage et démontrant une passion peu commune pour le jeu. L’histoire éternelle d’une rédemption qui trouvera sa naissance dans la foi, quand la réflexion sera venue à bout de la raison. En opposition au double du réalisateur, chez qui cette rédemption passe une révélation démente. Entre les deux hommes, à l’autre bout de la terre, Mary, femme apaisée, qui a déjà trouvé les réponses à ses questions.

Publié dans Cinéma

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caracol 30/11/2006 19:18

Ce film m'a marqué, profondément. Une espèce de synthèse entre le Ferrara classique et le Ferrara plus expérimental. Un film très intelligent qui amène à s'interroger sur la foi, simplement, sans rien imposer.

helel ben sahar 05/12/2006 16:06

Je ne puis qu'être d'accord avec toi. Je suis impatient de voir comment la carrière de cet immense cinéaste va évoluer, maintenant qu'il a réalisé ce film si intime et personnel. Son prochain projet - Go go tales, avec une affiche incroyable (Asia Argento, Dafoe, Loui Douillon, Bob hopkins...), sur un patron de cabaret aidant ses filles à devenirs des stars est vraiment alléchant. (source, les inrocks)