New Rose Hotel de Abel Ferrara

Publié le par helel ben sahar


Appréhender et mettre en image un texte de Gibson n’est pas toujours chose aisée, tant l’auteur aime à brouiller le fil narratif d’un sens précis du détail jusqu’à rendre parfois le résultat un peu obscur. Ainsi, vouloir tenter une transposition de l’œuvre dans un médium aux règles différentes, nécessite une vision d’ensemble adéquate pour marier le fond et la forme sans sombrer dans l’hyper explicite ou au contraire dans une nébuleuse insondable. Ferrara parvient à éviter ces deux écueils avec une grâce peu commune. Dès l’introduction, il joue sur un point de vue omniscient. Entre œil/spectateur passif et membre scrutateur/caméra de surveillance, le réalisateur adapte sa vision aux desiderata d’un récit construits en deux parties distinctes, mais qui résultent d’une même pièce.

New rose hotel propose une intrigue simple, presque convenue. Celui d’un récit d’espionnage industriel, au sein d’une corporation tentaculaire. Celui de deux individus, espions et manipulateurs notoires qui proposent leurs services aux plus offrants. Mais la forme ne répond pas à un traitement simpliste ou linéaire. Le cinéaste ne s’attarde pas tant à la mise en place ou la résolution, que sur le hors champ. En effet, dans New rose hotel, l’inversion des points de vue constitue la principale démarche d’un réalisateur. Et cette distinction, d’opérer une perte provisoire des repères chez le spectateur. On ressent les enjeux, le danger, sans toutefois le percevoir. On imagine, par l’intermédiaire de passages insignifiants, l’avancée du plan et sa concrétisation. Le réalisateur s’efforce à ne présenter aucun élément que l’on aurait penser découvrir, mais en gardant impérativement à l’esprit la lisibilité de son intrigue.

Ce qui importe réellement n’est pas tant le complot mondial qui s’opère que la construction de personnages et leur relation. Ferrara se sert de l’espionnage pour mettre à nue les volontés existentielles de deux hommes. La vie de ces personnages se déroulent dans le hors champ de leurs actions. Ce que le film illustre. On perçoit les avancés sur un petit écran. Cette volonté de minimiser ainsi les enjeux dramatiques du récit participe à cette représentation d’une narration en perpétuel contrechamp. Et dans la seconde partie de révéler enfin ce champ. Le retournement, la compréhension se réalise dans une confusion des sens ou même de la chronologie. Le film s’aliène ainsi sa propre construction. L’évidence d’une supercherie habile au sein d’un profil narratif en parallèle.

Le spectateur est immergé dans une confusion sommaire mais éphémère. Le déroulement dont il était exclu se mérite, plus qu’il ne se doit. Le réalisateur a compris les enjeux d’un récit qui se consacre au superflu pour deviner l’important. Récemment, dans Mission : Impossible 3, on pouvait lire des avis consternés par une élaboration filmique de Abrams, celui de concevoir une mission comme une ellipse en se concentrant sur un contrechamp. Cette position participe d’une même volonté, de contrecarrer des attentes dans le but déstabiliser le spectateur et concentrer son attention sur un autre point de vue. Dans New rose hotel, ce n’est pas une scène qui est traitée ainsi, mais bien son intégralité. Berçant continuellement entre un érotisme attisant – Asia Argento est magnifique de sensualité ardente – et une complexité propre aux films d’espionnage, New rose hotel est une œuvre autant cérébrale par son formalisme que sensitif grâce à l’empathie que diffuse les personnages. Une expérience remarquable et parfaitement maîtrisée.

Publié dans Cinéma

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