De battre mon coeur s'est arrêté de Jacques Audiard

Publié le par helel ben sahar



Après la réussite de sur mes lèvres, on était en droit d’être impatient de découvrir le nouveau film d’Audiard. Les nombreuses qualités qui parsemaient ce dernier métrage donnaient des promesses alléchantes quant au futur, et une attente non feinte. Thomas semble marcher sur les traces de son père, agent immobilier aux pratiques douteuses. Associés avec deux amis, il monte diverses combines et arnaques pour descendre les prix des biens qu’ils veulent acheter, mettre à la porte les mauvais payeurs ou leur mené la vie dur. Mais une rencontre fortuite va réveiller en Thomas une passion qu’il pensait enterrée et qu’il doit de sa mère décédée.

Ce qui marque dès les premières images, c’est cette réalisation si particulière qui illustrait déjà sur mes lèvres. Un caméra fuyante, tendue comme son personnage qu’elle suit au plus près. Le filmage est nerveux, sensitif quand elle côtoie le monde de Thomas, cette folie qui l’habite pour exercer son métier, au rythme de boucles electro qui le plongent dans une sorte de frénésie comportementale, une douce épilepsie continue. On se retrouve un peu agressé par les images brutes, un peu mornes. Le mouvement est perpétuel comme l’attitude du personnage principale, comme sous l’emprise de la coke. Et puis tout semble s’arrêté quelques secondes, l’espace d’une rencontre. La timidité qui s’empare alors de Thomas surprend, déstabilise. Qui est cet homme qui impressionne tellement ce jeune homme, requin, que pourtant rien ne semble prendre au dépourvu ? Cette rencontre, filmé en apesanteur sous un fin tremblement de nervosité, va basculer le film dans une dualité qui s’éteindra petit à petit. On ressent une forme de plénitude lorsque Thomas se retrouve derrière son piano. Bien sûr, il y a la rage et la colère dues à échec. Mais l’apprentissage le comble d’une nouvelle sérénité, et le rapport qu’il entretient avec son professeur, qu’il ne comprend pas, va le changer à petit feu. Thomas s’éteint au fur et à mesure, s’apaise derrière la musique, les notes, et de ses capacités progressivement retrouvées.

Mais le film, à jouer sur ces deux tableaux, finit par se perdre. Il a du mal à concilier les deux univers, et l’on peine à reconnaître un aboutissement à tout cela. Le piano remplace petit à petit la musique electro, le calme revient dans le comportement de Thomas et le monde, son monde, devient de plus en plus abstrait. On perd pied, on ne reconnaît plus grand-chose. Cette sensation n’est pas totalement négative, si le réalisateur ne perd pas complètement de vue son objectif, mais ce n’est pas forcément le cas ici présent. Ce bon de deux ans en avant démontre bien l’incapacité de l’auteur à conclure son histoire, de trouver une échappatoire à son héro qui n’existe apparemment pas dans ce présent. On avait quitté Thomas dans une situation dramatique, suffocante, réglée maladroitement dans ce flash forward aussi maladroit que contraignant. C’est bien dommage compte tenu de l’errance qui caractérise le film en son milieu. Il perd alors énormément de sa consistance, de sa force.

Romain Duris porte le film sur ses épaules, présents dans presque tous les plans, il délivre un jeu époustouflant. Toujours sur la corde d’une nervosité latente, il parvient à trouver un exutoire dans le piano. L’implication émotionnelle que donne l’acteur dans son jeu impressionne. Il habite l’image, la vampirise parfois au point de faire oublier tout le reste du casting qu’un scénario n’aidait déjà pas beaucoup. Il est en effet étonnant de voir démarrer des intrigues secondaires qui ne trouvent aucune conclusion, laissé en suspend d’un récit qui se trouve alors rapidement encombré de toutes ces histoires. Mais tout cela n’entache absolument pas le jeu de Duris, dans son meilleur rôle au cinéma jusqu’à présent.

De battre mon cœur s’est arrêté n’est pas la réussite que l’on attendait. Peut-être notre erreur repose dans ce fait, d’être devenu trop exigeant envers le film d’un réalisateur au passé cinéphile remarquable et sans faute. Evidemment, il ne faut non plus crier au ratage. Le métrage présente de nombreuses qualités de filmage et d’écriture, mais à force d’en faire trop, de lancer des idées et intrigues qui n’aboutissent pas, on se retrouve frustré de ne pas assister à un film à la rigueur certaine. La conclusion un peu facile, permettant au moins de combler les principaux axes de l’histoire, ne convint pas vraiment non plus. Dommage, il ne manquait pourtant pas grand pour atteindre une grâce dépassant celle de sur mes lèvres, et au final, nous devons nous contenter d’un métrage pas complètement aboutie, qui frustre plus qu’il ne contente.

Publié dans Cinéma

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