M:I 3 (suite)

Publié le par helel ben sahar

Réflexions autour du métrage de J.J. Abrams, ce texte révèle l'intégralité du film...


M : I 3 n’est pas uniquement ce spectacle bourrin sans consistance que l’on a pu entendre ça et là, mais un métrage d’action grandiloquent qui repose avant tout sur une thématique humaine. Abrams impose à la franchise une attention particulière pour développer un scénario où le personnage tient son centre sans la glorification outrancière qui lui était de mise dans le précédent épisode. Le réalisateur se sert de son passif à la télévision pour peindre une intrigue volontairement tournée vers l’humain, où les considérations ne sont plus de sauver le monde, mais de sauver des êtres proches de Hunt.

Ainsi, la scène d’introduction, hormis le fait de bénéficier d’un démarrage choc qui emprunte pour beaucoup à une narration typique de la série tv, impose d’emblée la volonté du cinéaste à présenter le moteur du métrage : l’empathie. Cette scène montre un Hunt blessé, attaché, subissant les assauts psychologiques de Davian, ainsi que la séquestration de son épouse et la menace qui plane sur elle. Cette introduction implique l’humain au cœur des considérations de Hunt, mais surtout, le montre pour la première fois faillible et dépendant émotionnellement de quelqu’un d’autre. Un tel thème était évidemment évoqué dans le précédent opus, ainsi que la menace, mais les implications se jouaient finalement à un tout autre niveau, puisqu’il montrait Hunt maître du destin de sa conquête. L’issus de la scène décrit parfaitement le bad guy de l’histoire, dans sa volonté jusqu’au boutiste. M : I 3 est un métrage qui présente ses personnages en fonction de leurs actes.

Passé cette séquence de pré-génrérique, on se retrouve quelques jours auparavant, dans l’intimité même de l’espion, puisque l’on assiste à ses fiançailles. On découvre alors la vie privée de Hunt, l’envers de son décor. Cette séquence qui pourrait apparaître anecdotique ou superficielle présente en réalité des enjeux thématiques et dramatiques. Première chose qui frappe hormis l’annonce des fiançailles, est l’absence d’ami de Hunt. Dans le premier opus – et élément que le réalisateur répète – on apprend que ses parents sont morts. On devine dans cette sentence, qu’il ne possède plus la moindre famille. Ainsi l’absence d’ami évoque une solitude amère et pesante sur un homme qui a basé sa vie sur le mensonge, qu’il perdure aujourd’hui. Derrière ce sourire de façade, on devine un homme meurtri de cacher la vérité à sa future femme, meurtri de savoir que le seul ami qu’il possède véritablement est également un espion qui ne peut se permettre de côtoyer dans le civil (ou presque).

Le quotidien de Hunt est – avant sa rencontre avec Julia – morne, entièrement dédié à son travail, à son pays. En présentant alors un héro qui a presque raccroché les gants, on se retrouve avec une vision modifiée de l’homme dont on avait pu voir les exploits dans le précédent épisode. Mais surtout, on s’aperçoit désormais que ses motivations ne sont plus retournées vers son pays, mais son avenir sentimental. Abrams construit succinctement son personnage, mais lui donne tout de même une dimension plus humaine, basé sur des émotions et non plus de l’héroïsme pur et presque irréel.

La première mission qui impose dès lors le rythme frénétique du film est également symptomatique de la direction que choisit Abrams. Encore une fois, on peut remarquer que le réalisateur impose une dimension humaine puisque le sujet de la mission est de récupérer un agent dont la couverture à sauter. Mais Abrams place également une dimension de culpabilité puisque l’agent en question a été formé et recommandé par Hunt lui-même. Outre sa réalisation (excessivement ?) énergique, la séquence donne lieu à ce qui sera le leitmotiv et moteur thématique du métrage et des différentes missions que Hunt et ses collègues auront à réaliser. En effet, cette scène est placée sous le signe de l’échec. Hunt et ses hommes parviennent à récupérer l’agent, mais ne peuvent finalement la sauver et sont condamnées à la voir mourir devant leurs yeux. La perfection qu’incarnait Hunt est sérieusement mise à mal (effet renforcé par le débriefing qui s’en suivra).

Au cours de cette séquence, le réalisateur place également un évènement qui, en apparence, s’avère sans suite (ou du moins immédiate). Cette construction est typique de la série tv où une information donnée dans un épisode ne sert pas systématiquement dans l’épisode suivant, mais parfois deux ou trois autres après. Un effet de style récurrent que l’on peut trouver au sein de Alias ou de Lost. Abrams bouscule ainsi la narration type d’un métrage, où régulièrement, différents éléments sont donnés dans un but de continuité directe, et non trois ou quatre scènes plus loin. Le réalisateur impose alors au spectateur une attention particulière et une bonne mémoire du récit pour pleinement savourer les retournements de situations.

Une scène de transition permet au réalisateur d’apporter une touche sentimentale (peut-être un peu excessive et guillerette pour réellement convaincre), mais surtout qui interpelle le spectateur sur le personnage de Hunt. Au début du film, on a pu voir comme son métier, et les mensonges qu’il implique pesaient sur sa vie et sur son couple. Abrams introduit une souffrance intérieure au personnage de Hunt, qui surtout, lui impose de demander une chose dont il est lui-même presque impossible de réaliser : Donner une confiance aveugle. Pour Hunt, cela représente de dénigrer toute sa formation d’agent secret, tout ce qui le constitue finalement. On sent bien (même si l’effet est trop appuyé) combien cela pèse sur l’homme et combien, surtout, il a désormais besoins de cette confiance aveugle. Les motivations internes du personnage ne sont plus son pays, son boulot, mais véritablement sa femme.

La seconde mission représente l’hommage le plus évident à la série mère. A l’instar de la première séquence du premier opus, on retrouve là l’essence qui a fait la réussite du show télévisé. Mais encore une fois, Abrams déjoue légèrement les attentes sur la réalisation de la séquence ainsi que les motivations réelles. Le but n’est finalement pas d’arrêter un dangereux et influent trafiquant d’arme que de se venger de la mort de l’agent Ferris. Encore une fois, c’est une motivation humaine qui impute la mission.

Dans la conception de la scène en elle-même, Abrams casse un peu les attentes puisqu’il ne montre pas les réunions précédents la mission qui déterminent ainsi le plan d’attaque. La scène hommage se transforme alors subtilement puisqu’elle ne s’inscrit pas dans une reproduction mais en une réadaptation qui joue sur les enjeux et l’implication du spectateur au cœur de la scène. Le réalisateur détourne le suspense qu’une telle séquence introduit naturellement (mais qui demeure plus ou moins prévisible pour autant, ce qui n’enlève pas le caractère immédiatement jouissif d’une telle séquence) pour modifier le suspense. Nous ne sommes plus en attentes de savoir si la mission sera une réussite ou non, mais comment la mission sera une réussite. Dans un tel contexte, l’issu est quasi évidente et le doute ne plane guère. Donc, en déjouant l’attente du public, le cinéaste le fait tout simplement participer à la scène en attirant son attention et son imagination sur la faisabilité et non sa conclusion. En somme, Abrams n’implique pas la notion de résultat au cœur de la scène, mais une notion de moyen.

Cette mission demeure une réussite en l’état, mais c’est pour mieux introduire la dimension tragique que le film va revêtir par la suite. Surtout, cette réussite permet à Hunt de se confronter au meurtrier de l’agent Ferris. Lors de cette première confrontation, le réalisateur introduit totalement l’humain caractérisé par l’attitude de Hunt. Il oublie totalement son éthique personnelle, ses responsabilités pour ne laisser s’exprimer que l’être humain. Cela permet évidemment de créer un climax entre deux hommes charismatiques opposés dans leurs idées, mais qui se ressemblent beaucoup également. Davian présente pour la première fois un méchant qui pourrait prétendre à devenir une Némésis pour Hunt. Autant le deuxième proposait un bad guy d’une platitude incroyable, le premier impliquait davantage l’aboutissement d’un complexe de Œdipe. Cette séquence tout comme celle pré-génrérique où les rôles étaient inversés, comme son négatifs, extrapole l’imprévisibilité des réactions de Hunt. Abrams recommence également à placer des éléments annonciateurs du futur déroulement du métrage.

La réussite de la précédente mission d’un film basé sur l’échec compulsif était bien évidemment un leurre destiné à créer un lien suffisamment fort entre les deux personnages principaux pour que le film justifie l’affrontement. Une fois la relation tissée, le réalisateur peut continuer la déconstruction de la figure héroïque perpétuée par le film de Woo au profit d’un sadisme complaisant à torturer ainsi son personnage principal. Ce troisième opus instaure un Hunt faillible, victime et soumis. Il ne contrôle jamais finalement ce qui se passe, n’est pas maître des actions, alors que le second métrage le présentait comme l’aboutissement de la perfection engendrée dans le premier film. Cette attention particulière rentre évidemment dans la logique de l’auteur de favoriser l’aspect humain et ses enjeux tous aussi humanistes. La fuite de Davian possède cette grandiloquence presque irrationnelle qui caractérise les méchants de grande envergure. Nous sommes de pleins pieds dans la caractérisation, les actes construisent toujours les personnages.

Après ce tragique revers qui aura les conséquences que l’on connaît, Hunt va sombrer toujours un peu plus dans sa tragédie personnelle qui va voir ses repères s’effondrer les uns après les autres. Mais surtout, Abrams entreprend son magnifique travail de désinformation, et réintroduit ce fameux détail apparu dans la première mission. Cet élément qui sonnait comme anecdotique constitue en réalité la base même du métrage, la clef d’une construction en poupée gigogne. La série Alias a démontré que le cinéaste était parfaitement capable de présenter une authentique série d’espionnage à rebondissements et révélations, il était évidement que ce passif allait nourrir le film qui lui permettrait de retrouver l’éclat du premier métrage et de la série mère.

Ainsi Hunt perd la reconnaissance des ses pères, devient un hors la loi, mais surtout, voit s’échapper la femme qu’il aime. On atteint avec ses deux séquences le réel climax du film, qui joue avant tout sur l’émotionnel immédiat et réactif. On peut trouver alors une similitude entre le personnage de Hunt et celui, toujours campé par Cruise, de Anderton dans Minority Report. Deux être brisés qui sont obligés de se cacher. Abrams met en place toute le désespoir de l’homme et surtout l’abandon qui le gouverne. Il doit alors supplier ses collègues (et amis ?) de l’aider dans sa mission. Une énième fois, celle-ci est motivée par l’ultimatum imposé par Davian, si Hunter veut retrouver sa femme. Mais alors que l’on imagine ce schéma, le réel est tout autre, puisqu’il est encore question de faux semblants dont Hunt reste l’éternelle victime.

La séquence suivante est la parfaite réponse de la mission au Vatican. On assiste plus ou moins à la préparation de la scène, mais pas à son action. Abrams ose filmer en hors champ cette dernière mission. Parce que finalement ce n’est pas important, parce que l’enjeu ne se situe plus là. Mission impossible ne consiste plus à visualiser une opération, mais à sauver une femme. Abrams aurait pu (du ?) pousser le concept encore plus en ne figurant plus du tout le début immédiat de la mission, mais uniquement sa finalité urgentiste. Mais l’exercice aurait eu un accueil encore plus frileux et vindicatif que la présente scène incombe déjà.

La fin du métrage oscille entre moment de bravoure et enfin la révélation de la dernière poupée. Comme tout final inclut l’éclatement de la narration, le réalisateur s’autorise une dernière souffrance à son personnage principal. Une passivité et une mort. La conclusion de toute une construction au préalable, la représentation du couple et l’absolution des mensonges. Evidemment, cette épilogue verse dans le sentimentalisme évident, mais jamais racoleur, facile également et très puéril dans sa forme. Mais cela correspond aussi à une conception d’un nouveau personnage, d’une nouvelle naissance, d’un nouvel homme.

Mission : Impossible 3 présente donc des thèmes, des idées, mais forgés sur le modèle et la raison d’être du film, une rapidité d’exécution, un perpétuel mouvement qui implique une course en avant effréné. Les situations défilent, les sentiments, les idées à l’allure d’un train à grande vitesse. Finalement, on est toujours sur le toit de ce TGV, cette scène finale du premier film qui donne le rythme au deux opus suivants. Le métrage ne prétend évidemment pas à entrer dans le panthéon du cinéma, mais à imposer une narration conceptuelle autour de la figure constructive d’une série tv. Un film qui reproduit le schéma d’une saison, mais à un rythme presque épileptique. Des thèmes brassés frénétiquement, comme les séquences agencées à un rythme fou furieux. M : I 3 ne pouvait prendre son temps, mais Abrams a tout de même imposé sa griffe et ses envies dans ces dédales monstrueux d’actions spectaculaires. Il a réintroduit l’humain au cœur d’une franchise désincarnée. Le métrage possède des écueils et des maladresses, mais n’est certainement pas cette coquille vide de sens. Ce n’est pas un film sur lequel on établira une thèse ou un mémoire, mais une œuvre s’inscrivant dans une démarche novatrice, celle de conjuguer au même temps la narration et le filmage télévisuel et le cinéma, sans que cette notion ne soit péjorative à l’un ou l’autre medium. La télévision n’est pas le parent pauvre du septième art, mais un élément avec laquelle il faudrait aussi composer.

Publié dans Cinéma

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ÉLias_ 14/05/2006 17:14

Ton texte me fait plutôt plaisir parce que j'ai eu à peu près la même lecture que toi du film. D'ailleurs, je repense à une chose : dans sa progression, le film louvoie étrangement avec la surenchère visuelle. La séquence la plus spectaculaire est certainement celle du pont, tandis que le dénouement à Shanghai propose un corps à corps plus mesuré.

É.

Viggy 14/05/2006 10:29

Il y a un monde entre les intentions et le résultat. Le côté humain que tu évoques ne m'a absolument pas interpellé puisque je l'ai trouvé très pauvre et quasi-caricatural (le jeu lourdaud de Cruise n'arrangeant rien). Les héros torturés, on a déjà vu ça 200 fois ailleurs et en bien mieux. Et je me méfie de l'analyse puis chaque film, bon ou mauvais, reste analysable... Par contre, je suis d'accord sur le côté "filmage télévisuel" mais là, je trouve franchement que ça fait "parent pauvre du cinéma". Enfin bref... Je maintiens ma note : 1/6 :-)

helel ben sahar 14/05/2006 14:19

Je ne cherchais pas à te convaincre, mais à expliciter mon point de vue sur un métrage que je considère comme injustement conspué. ;-) Je suis parfaitement d'accord sur le fait d'analyser n'importe quel film n'en fait pas un bon métrage, mais je suis resté sur des appréciations subjectives et personnelles, sans dépasser les limites de la sur-analyse qui tend à cautionner tout et n'importe quoi. M:I 3 n'est pas un chef d'oeuvre, et ne le sera pas, c'est toutefois une avancée certaine dans une forme de narration qui abolit encore un peu plus les frontières séparant la télévision du cinéma. Le métrage est perfectible, mais il comporte de nombreuses satidfactions et une maîtrise formelle peut-être discutable sur son choix, mais aucunement sur son savoir-faire.Je laisse volontairement de côté le jeu de Cruise, j'ai découvert le film en vf malheureusement (mais cette dernière, bien que catastrophique, ne m'a pas dérangé dans mon appréciation globale, et puis, sincèrement, ce n'est pas un véhicule à acteur, puisque l'intérêt et le moteur se trouve dans l'action, le déplacement, le mouvement; les actes et non sur le jeu.)