Transamerica de Duncan Tucker

Publié le par helel ben sahar



L’Amérique possède cette incroyable faculté de proposer d’étranges et improbables récits sans jamais souffrir d’irréalité insolite. En ancrant son métrage dans un genre et un panorama éculés, le réalisateur parvient à élever son histoire au-delà des apparences pour toucher un ou des faits de société toujours un peu casse gueule lorsqu’on les attaque de front. Transamérica conte le récit d’un homme qui recherche son père et de ce dernier qui attend le jour de son opération où il pourra enfin être une femme. Evidemment, leur rencontre était inéluctable et le parcours qu’ils vont entreprendre de changer ou non les futurs rapports.

Bree / Stanley vit dans un mensonge permanent et le porte sur lui/elle. Se travestir confond le déguisement, et l’atteinte de la vérité ne pourra s’accomplir qu’une fois son corps enfin transformer. Sur un tel personnage, l’envie de juger, de trop en dire et de trop en faire est bien grande pour un cinéaste peut-être encore jeune (c’est son troisième film). Il faut posséder une résistance à la facilité pour éviter de sombrer dans un écueil lacrymal ou sentencieux. Pour éviter ces fautes grossières, Tucker impose le mouvement à son film en utilisant le genre du road movie. Les personnages secondaires défilent, sans qu’ils puissent s’attendrir ou s’effaroucher devant la nature en devenir de Bree / Stanley, et de l’étrangeté de la situation. Cette fuite en avant permet en outre de s’attacher uniquement aux deux personnages principaux et leur relation. Toutefois, comme dans tout road movie, ce sont les rencontres qui vont construire petit à petit leur rapport.

Tucker laisse évidemment parler les corps dans son métrage là où les mots ont parfois du mal à exprimer les différents ressentis. Le père et le fils possèdent tous deux cette faculté d’être en attente d’une sociabilité. L’un attend son opération, l’autre cherche enfin une ancre sentimentale et matérielle qui lui permettrait de sortir de la prostitution. Le réalisateur ne se prive de rien pour appuyer ses propos. Les risques de sombrer dans une attitude glauque et/ou pudibonde sont importants. Mais le cinéaste embrasse son récit avec un profond respect apportant le ton juste qui siée formidablement au métrage.

Pour incarner cet homme et future femme, le cinéaste choisit une femme, Felicity Huffman – connue à présent pour le rôle de Lynette dans la série Desperate Housewives. Ce choix surprenant finalement permet à l’actrice de déployer un jeu confondant qui réprime sa féminité au rang d’un mimétisme savoureux. Difficile pour une femme d’incarner un homme qui rêve et joue à être une femme. L’attention réclamée est de tous les instants et demande de reléguer sa propre nature et jouer sur une figure proche finalement de la caricature. L’actrice se laisse toutefois aller à ses propres mimiques que l’on peut retrouver au sein du show télévisuel dont elle une des actrices principales, mais cela reste anecdotique.

Mélangeant les styles pouvant aller de la comédie de situation au drame atteignant parfois des situations glauques et dures, le film présente des qualités impressionnantes pour un sujet aussi délicat. Délivrant un message juste et touchant, il affiche derrière une réalisation sobre qui laisse les comédiens s’exprimer, une volonté universelle et touche au but. Parce que la vie a toujours un goût d’inachevé, Tucker ne termine pas son métrage et laisse un futur en construction au soin du spectateur. Cette dernière note de goût impose la réussite remarquable d’un réalisateur soucieux de ses protagonistes, les tenant par la main, les guidant sans jamais les diriger. Cette attention particulière délivre un métrage des craintes que le sujet donnait à  appréhender. Touchante réussite sur des gens, hommes ou femmes, qui tentent de se transcender pour atteindre le bonheur, tout simplement…

Publié dans Cinéma

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