M:I III

Publié le par helel ben sahar


Le triptyque Mission : Impossible poursuit un schéma narratif que l’on pourrait associer à une trilogie comme celle de Matrix. Répondant au découpage naissance / vie / mort, les métrages deviennent, au-delà des apparences, une œuvre somme qui ne se construit pas en fonction du scénario tel qu’on le conçoit, mais en fonction des cinéastes qui prennent possession des films. Bien que derrière un tel programme, on devine l’ombre implacable du producteur Cruise, il serait réducteur de notifier sa présence relevant d’un caractère dictatorial et omniscient. Au contraire, chaque opus incarnait une figure définissable, représentée par le metteur en scène attitré. Difficile de ne pas reconnaître De Palma derrière le premier épisode et John Woo pour le second, comme il parait improbable de ne pas relever la paternité de ce troisième épisode à Abrams. Cependant, ce dernier est encore jeune au point que sa personnalité ne se devine pas de manière concrète ou formel, mais davantage sur le plan de la construction du scénario.

Dans la logique imposée par les précédents réalisateurs, Abrams déconstruit l’hégémonie du Héro. Ce choix, celui de proposer le métrage à un réalisateur issu du petit écran, met en lumière l’impossibilité d’un cinéma à renouveler un concept qui tient surtout par le degré formaliste de sa fabrication. Quelques réalisateurs « de cinéma » se sont succédés, mais aucun n’a pu ou su tenir les reines d’un projet qui répondait à des codes mouvants, ne répondant plus à une logique cinéphile dans sa démarche. Abrams possède le profil, cette identité malléable qui ne correspond pas à un facteur précis, mais à un investissement rigoureux dans l’application d’une recette, celle de la série tv. Le réalisateur parvient ainsi à transposer un mode narratif d’un médium à l’autre, sans perdre la fluidité d’un récit qui se défragmente comme une saison, mais en lui imposant un rythme hyperactif. Paradoxale situation qui implique de se contredire pour opérer, d’oublier une partie de ses croyances afin de présenter un film différent dans sa volonté narrative.

Abrams s’applique à construire son film comme une saison, ou comme un jeu vidéo. La notion d’épisode (ou de tableau) constitue l’ossature d’une intrigue qui fonctionne de manière cyclique en imposant une déroute systématique pour avancer sereinement. Le réalisateur ne peut bien évidemment pas terminer une séquence par un cliffhanger, il instaure donc une logique comparable en prenant soin d’illustrer des échecs compulsifs. Le métrage emploie donc un sentier similaire aux travaux précédents de Abrams, tout en poursuivant le cycle de la franchise dans cette représentation de mort. Le cinéaste s’acharne sur son personnage, le martyrise pour mieux assimiler cette incarnation ultime du Héro. A l’instar d’un parcours christique, il faut le tuer, le torturer, le traîner pour opérer la poursuite du cycle.

Devenant l’épilogue temporaire d’un ensemble de films au trajet linéaire, ce troisième épisode constitue également la somme des deux précédents. Incorporant au sein de son propre schéma des éléments des deux précédents métrages, il provoque ainsi la mémoire du spectateur. L’exercice est évident pour le cinéaste, habitué de concevoir des scriptes s’échelonnant sur une longue période et réclamant ainsi l’attention d’un spectateur concerné. La continuité est naturelle, là où le second opus faisait plus ou moins abstraction du premier film. On se retrouve alors au cœur du FMI, chose somme toute naturelle lorsque l’on regarde à la fois le concept de la franchise et le parcours du cinéaste. Habitué du contexte relatif aux institutions d’espionnage, Abrams reproduit des éléments qu’il a pu déjà abordé, sans que cela ne soit préjudiciable au métrage, bien au contraire. Il développe une intrigue linéaire qui avance par rebondissement et révélations. Pour la première fois de la franchise, Hunt est incroyablement passif et subit l’action plus qu’il ne la crée. Jouant formidablement sur les faux semblants, le réalisateur impose alors à son personnage une descente inexorable qui désacralise l’imposante aura le définissant dans les précédents épisodes. Ce constat s’inscrit bien évidemment dans une logique d’ensemble, qui devait se répercuter implacablement au sein du métrage. Toutefois la mise en scène d’une telle situation prévoit des idées intéressantes sur l’avenir de la franchise et son prochain traitement. Instaurant pour une fois, une finalité d’ordre conclusive qui apporte ce caractère sacrificielle à la série.

Il serait précoce d’affirmer que M:I 3 représente le renouveau du blockbuster, mais il constitue néanmoins une avancé certaine et surtout, la parfaite intégration d’un médium (la télévision) à un autre. Les adaptations issues de séries tv ont toutes échoués dans leur tentative de se réapproprier une logique narrative en la transposant sans effectuer de réel travail de recul sur les implications d’une telle démarche. Si l’on excepte X-files qui s’incarnait dans la continuité de la série sans opérer de changement entre son passage du petit écran au long, aucune adaptation n’a réellement su redéfinir les lignes propres au concept télévisé pour les assimiler au cinéma. La franchise Mission Impossible représentait une légère exception – celle de proposer une identité formelle en lieu et place de transposition – mais avec ce troisième épisode, elle s’impose désormais en transfuge opérationnel. Bien que formellement, le métrage soit encore perfectible, Abrams fait toutefois preuve d’une ambition impressionnante et d’expériences remarquables pour une première apparition au cinéma. Inscrivant peut-être son nom en tête d’une démarche reproductive, l’avenir nous dira si les leçons que le film impose seront apprises et affinées.

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Chris 09/05/2006 14:51

JE n'ai pas compris ton dernier paragraphe. Ou en tout cas, ce que tu as voulu en faire ressortir. Pour ma part, je trouve que ce sont les nouvelles séries américaines qui se sont inspirées des tics filmiques propres au cinéma. Et du coup, je ne comprends pas la démarche qui vise à chercher une quelconque transposition entre une série et un film tirée d'une même série. Le cinéma n'évolue plus ou peu depuis des années concernant sa manière d'être filmé, contrairement aux séries qui, elles, bénéficient aujourd'hui parfois de moyens quasi identiques à un film pour chacun de leurs épisodes.

helel ben sahar 09/05/2006 18:49

Effectivement, le cinéma a nourri la télévision, mais cette dernière a su s'affranchir de cette parenté en créant, à partir de ce canevas, sa propre (re)conception, en jouant aussi bien sur le formalisme que la construction. On a pu voir naître des concepts novateurs qui ne pouvaient exister qu'au sein même du medium télévisuel.
A l'heure où un certain cinéma peinait à se renouveler, il semble trouver une nouvelle (et éventuelle) renaissance dans l'apport télévisuelle au sein de sa construction. Comme un héritage inversé et à rebourd, le cinéma puise (en tout cas dans l'exemple de ce métrage) dans le giron de la télévision pour se créer une nouvelle image, de nouveaux codes. Les série tv, nourries par le cinéma, ont digéré ces influences pour les assimiler et les réinsérer dans ce médium "en perdition". Cet échange apparemment illogique, a au contraire insuflé (le temps d'un film) une surenchère narrative dont le métrage a pu bénéficier et s'inscrire ainsi logiquement dans ce triptyque.