Summoning

Publié le par helel ben sahar

Bande originale officieuse de Lord of the ring et plus généralement de Tolkien et ses terres du Milieu, la musique de Summoning n’est pas représentatif d’une scène Black metal répondant à des codes éculés et pour quelques trublions, réducteurs. Bien que la moitié pensante du duo officiait ultérieurement au sein du groupe Autrichien Abigor – groupe de true Black metal – Summoning opère un virage à 180 degrés pour offrir un Black metal atmosphérique différent, peu soucieux des idéologies propre au genre. Rapidement, le combo va se créer une identité toute personnelle, répondant autant à des attentes, qu’à une volonté de coller au plus près des mots de Tolkien. Summoning n’est probablement pas encore reconnu à leur juste valeur. Le caractère très spécifique de leur musique n’entre pas non plus dans des considérations innovantes d’album en album, et cette éventuelle répétition – bien qu’elle ne soit pas si évidente que cela – peut éventuellement finir par lasser les plus frileux, mais l’expérience que procure l’écoute des albums projettent l’auditeur au cœur des terres du Milieu, pour un voyage qui ne s’arrêtera que lorsque la dernière note aura retenti. Bienvenue dans un autre monde…


La première réalisation ne présente pas encore toutes les caractéristiques du groupe et ne possède qu’un caractère anecdotique compte tenu de leur discographie. Summoning est alors balbutiant, les volontés sont présentes – les textes de Tolkien représente le cœur de l’ouvrage – mais musicalement, cela s’apparente encore beaucoup trop au Black metal traditionnel pour convaincre de la pertinence de l’entreprise. Le groupe que l’on connaît aujourd’hui en tant que duo, était à l’époque un trio puisqu’il accueillait une troisième personne (Trifixion) derrière les fûts. Son apport n’a de réelle utilité que celle de proposer un Black metal encore fortement inspiré de Abigor, sans réelle saveur et personnalité. Lugburz (1994) est un album qui permet aux deux hommes de lancer l’entité Summoning, mais ne constitue pas une réussite particulière. A l’écoute de ce disque, rien ne laissait présager du devenir du groupe, et de son excellence à venir.


Minas Morgul (1995) est véritablement le premier album du groupe que l’on connaît aujourd’hui. Il ne s’inspire plus des terres du Milieu, mais devient sa représentation sonore, sa retranscription musicale. Dédié à Tolkien, le disque possède ce pouvoir d’évocation si caractéristique du groupe. Les images nous viennent dès les premières notes, une ambiance de fantasy, parfois un peu médiévale, mais systématiquement épique. Le combo a remplacé le batteur par une boîte à rythme, et ce choix, si discutable sur le papier, permet en réalité de définir l’identité du duo. Avec l’apparition des claviers – la pièce importante de Summoning et l’élément finalement indispensable pour représenter musicalement les terres du Milieu – le groupe assoie définitivement son identité sonore et conceptuelle. Les compositions sont longues pour retranscrire le caractère épique des histoires qu’ils content, les claviers fournissent l’ambiance, l’atmosphère et les guitares appuient l’aspect Black qui transporte la musique sur des hautes sphères. Le mariage de cet ensemble est parfait, subtil mélange de genres, qui s’associent avec un naturel impressionnant.


Dol Guldur (1996) arrive l’année suivante et c’est peut-être un peu trop tôt pour le groupe. Le souvenir de la découverte de Minas Morgul est encore bien présent, et ce troisième album ne présente pas une avancée supplémentaire. On est en présence d’un album magnifique qui concrétise les promesses faites avec le précédent, sans apporter de fulgurances particulières. Toutefois, il serait de mauvaise foi de faire la moue, car on est en présence d’une remarquable pièce musicale, au pouvoir enchanteur qui abat les barrières de la réalité pour nous plonger dans un monde sans limite, bercé de batailles épiques et sanglantes. Summoning parvient à avancer le côté sombre de Tolkien, à le faire préexister au sein d’un univers – certes gangrené par les guerres – trop souvent superficiel quand il s’agit de décrire l’obscure et les ténèbres. Le groupe définit musicalement les codes de l’auteur, en les sublimant le temps de quelques minutes. Un titre comme Nightshade forest est une merveille épique qui possède le ton rageur de ces entités s’en allant à la guerre conscient d’une mort certaine. Une chanson sombre et triste, mélancolique qui témoigne de la maestria du groupe.


Suite à deux albums de qualité, on attendait bien évidemment ce quatrième album avec une impatience non feinte. L’attente n’aura certainement pas été veine, tant Stronghold (1999) représente le chef d’œuvre du groupe, la quintessence d’un style qui n’aura finalement pas mis beaucoup d’album pour se figurer. Tous les éléments qui faisaient la beauté des précédents disques sont présents, dans une proportion élégiaque et maîtrisé, mais une production parfaite pour le genre, et des compositions qui atteignent un degré paroxystique achèvent de placer l’album sur les cimes tout genre confondu. Cueilli par une intro qui place ce décor désormais familier mais toujours aussi enchanteur, la suite est une succession de petits bijoux, de mini chefs d’œuvres. Toute la grâce qui habite les mots de Tolkien est retranscrite avec une justesse confondante, comme si les lettres étaient devenues des notes par un simple tour de magie. Les chants de Silenius ou Protector se marient à merveille avec les arrangements d’une musique épique et évocatrice. La production est parfaite, contrebalançant des claviers lyriques, les guitares incisives sont mises en valeur sans étouffer le reste. La boîte à rythme est programmée à merveille, composant des rythmes inhumains sans le froid désincarné de la machine.

Stronghold s’écoute très fort, au milieu de la nature, sur un sentier de montagne. Ainsi, il développe toute sa force, sa puissance démesurée. Soumis aux dictas d’un monde jusqu’alors inconnu, on est projeté dans une nature hostile et pourtant si belle. Mais dans cette éclat végétal se cache tapis et sournois un danger mortel, que le chant se contente d’épouser sans jamais le définir. La route est longue, un peu plus d’une heure, transporté au sein des compositions dans un voyage épique. La rageur vindicative de chants guerriers laisse parfois place à la douceur d’un elfe. En effet, le temps d’une chanson, les deux hommes invitent une fée au chant, pour une pièce musicale remarquable qui s’intègre dans l’ensemble aisément. L’album se termine par un titre homérique, où les émotions et les visions sont profuses. Balancé par le courant, par la marche, par toutes ses atmosphères, on est esclave d’une musique envoûtante. Mais la pièce maîtresse de Stronghold demeure Like some snow-white marble eye. Possédant une mélancolie divine, on ne peut que verser des larmes à l’écoute de ce morceau. Déchirant, il cache derrière une certaine simplicité, une aura dévastatrice de tristesse. Les mots ne sont plus suffisants pour décrire l’expérience, il faut le vivre pour le comprendre.


L’attente est longue désormais entre les disques de Summoning, et la sortie des métrages de Peter Jackson de motivent pas les deux compères à un rythme plus soutenu pour autant. Toutefois, en plein dans la nouvelle mouvance du seigneur des anneaux, Let mortal heroes sing your fame (2002) fait son apparition. Après le chef d’œuvre Stronghold, on craignait quelque peu ce nouvel album. Comment les Autrichiens allaient-ils poursuivre l’aventure ? Evidemment, on ne s’attendait pas à un virage complet, tant le groupe est toujours dans l’évocation des textes de Tolkien, mais ce nouveau venu opère un certains changement, non dans les compositions, mais dans la production. En effet, plutôt que de présenter un double du précédent album, Summoning intervient dans le rendu des morceaux. La première écoute est un peu déstabilisante, mais après recul, on s’aperçoit que la symbiose entre la musique et le décor est toujours aussi impressionnante. La musique gagne un léger côté synthétique – du principalement au traitement des guitares – mais ne perd pas pour autant son caractère épique médiéval. Délaissant également l’identité Black que possédait encore leurs précédents travaux – hormis le chant bien évidemment – la musique se fait plus atmosphérique, les compos un peu moins longues, ce qui donnent un côté plus abordable (bien que leur musique n’est jamais été particulièrement extrême). Ce léger changement n’entache pas la réussite de l’album, mais le place juste en dessous de Stronghold, qui reste toutefois indépassable. Encore une fois, Let mortal… se termine par une composition remarquable, qui voit apparaître un chœur masculin. Après le chant lyrique sur Stronghold, Summoning continue d’expérimenter doucement en invitant des personnes extérieures. Le résultat est magnifique, les chœurs entrent naturellement dans le titre et lui apporte un caractère unique. Farewell possède un aspect ultime, que sa place en épilogue appuie davantage. La conclusion est tout simplement merveilleuse.


Oath bound (2006) est la dernière livraison en date du groupe. Il manque encore un recul évident pour assimiler parfaitement ce nouvel album, aussi, il est préférable de se garder d’avancer quelques vérités trop hasardeuses. A chaud, l’album ne déplait certainement pas, au contraire, on est encore en face d’une réussite. Même si les évolutions ne sont pas à l’ordre du jour, la texture sonore de l’album est différente une nouvelle fois. Ne ressemblant pas aux précédents, elle possède une aura particulière toujours en symbiose avec l’univers décrit. On remarque de nouveaux instruments au sein des claviers, dans la parfaite continuité du précédent, des guitares un peu plus en retraits, mais retrouvant un son plus incisif. Les compositions sont plus longues, avoisinant toutes les neuf ou dix minutes, sans effet de redondance et d’exagération. Le titre qui se démarque rapidement, est une nouvelle fois le dernier de l’album. Pièce monstrueuse de dix minutes et qui voit à nouveau apparaître un chœur masculin qui scande un final à donner la chair de poule.

Oath bound mérite de nombreuses écoutes pour dévoiler tous ses secrets à l’image des précédents opus du groupe. En l’état, il est impossible de le définir, le décrire plus amplement sans sombrer dans des suppositions réductrices.


Summoning est un groupe à part dans la scène Black metal. Il ne correspond pas à l’imagerie usuelle qui opère au sein du genre, ni à une tradition musicale explicite. Bien que le groupe ne soit pas le seul à mettre en musique l’univers de Tolkien, on peut affirmer que c’est certainement celui qui le propose de la manière la plus juste, sans sombrer dans les clichés inhérents à l’exercice. Chaque album est un nouveau voyage dans les terres du Milieu, on entre tout d’abord par les covers magnifiques qui ornent chaque disque, puis on continue le voyage au gré des notes, des sons, du chant, du rythme et des atmosphères. Summoning n’est pas un groupe unique en soit, n’est pas non plus celui qui organise sa musique selon ses propres innovations ou évolutions, mais demeure celui qui aura su mettre avec autant de grâce sur cd les mots d’un auteur, remarquable créateur d’un monde. En fermant simplement les yeux, et en écoutant la musique de Summoning, on transforme sa réalité en un fantasme épique merveilleux. Combien de groupes peuvent-ils prétendre à pareil réussite ?...

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