One missed call de Takeshi Miike

Publié le par helel ben sahar


Un nouveau film du trublion japonais est toujours une expérience. On se demande à quelle sauce on va être mangé, tant le réalisateur est absolument capable de tout. Ici, il s’inscrit dans la mode des films de fantômes japonais aux longs cheveux noirs. Le scénario calqué grosso modo sur celui de ring – on remplace la cassette vidéo par un téléphone portable – on est curieux de savoir ce que Miike sera capable de livrer sur une telle base, sachant qu’il s’agit en plus d’une commande de la part d’un studio. Les éléments exposés ainsi ne donnent guère envie. Va-t-on voir à nouveau la vision d’une énième copie de Ring aussi impersonnelle qu’inutile ? Bien au contraire, il n’en sera rien. Le réalisateur parvient dans cet univers restreint à apporter suffisamment d’éléments nouveaux, des variations subtiles pour donner à son film un caractère autonome ne s’inscrivant pas dans une mode nauséeuse.

Pourtant, la première demi-heure fonctionne exactement de la même manière que ring, le sentiment de déjà vu est flagrant, à telle point que l’on a l’impression de voir un remake qui ne s’assume pas. Mais Miike est malin, et va progressivement perturber les habitudes du genre, pour mieux s’en sortir et imprimer au film son caractère. Visuellement, le réalisateur va puiser dans ses propres travaux, notamment Audition. Les deux films possèdent le même soin apporté aux éclairages, aux cadrages, ainsi qu’une réalisation posée qui privilégie l’ambiance au rythme. Aucune envolée énergique ou presque ne se produira, Miike préfère plonger le spectateur au cœur de son film et le bercer tout du long dans une léthargie oppressante. Le choix pouvait être dangereux, le risque de manquer le coche et plonger le spectateur dans l’ennui, important. Heureusement, Miike est maître de son récit du début à la fin et s’octroie même une petite récréation au milieu de son film afin d’apporter un message supplémentaire.

Il serait étonnant de ne trouver aucun discours social, aucune digression sur son pays, son contexte dans un film du monsieur. Miike parvient sans mal à déporter son récit vers deux sujets qui lui tiennent particulièrement à cœur, au point pour l’un d’entre, de devenir finalement le moteur principale du récit. Le temps d’une légère parenthèse parfaitement inscrit dans l’intrigue, le réalisateur profite du caractère prophétique – le compte à rebours jusqu’à l’heure de la mort de la prochaine victime - de l’histoire pour venir taper sur l’outrecuidance de la télévision japonaise. Un mal qui finit par ronger toutes les télévisions du monde, ce besoin pervers d’un voyeurisme macabre. En présentant une émission de télé-réalité ayant pour contexte la future victime de la malédiction, Miike fustige le caractère outrancier de la télévision, prête à toutes les ignominies pour faire de l’audience. Mise en scène, canulars douteux, rien n’est laissé au hasard, et Miike s’en donne à cœur joie pour taper fort.

L’autre grand et principal thème que l’on retrouve dans différentes œuvres du réalisateur est le disfonctionnement familial, et particulièrement ici, les sévices sur enfants. Alors que l’on imaginait que l’intrigue allait davantage porté sur une malédiction, Miike fait un croche pied au genre, et se lance dans ce thème au point de lui donner toute importance. Le traitement ainsi opéré donne une dimension psychologie supplémentaire au film et met les personnages au cœur même de l’histoire et de l’intérêt. Les comédiens supportent parfaitement cette attention et délivre un jeu tout en subtilité, et parvient à paraître crédible dans les scènes où la tension est à son paroxysme.

Miike délivre alors un film magnifique qui n’a pas à rougir des multiples comparaisons. A certains moment, il atteint même la grâce d’un dark water (une scène semble être tournée avec les même décors – immeuble et intérieure) par cette volonté de privilégier le drame humain au fantastique. Evidemment, il se laisse tout de même aller à une dernière partie où le fantastique possède plus d’ampleur, mais toujours avec le souci de l’inscrire dans la logique du film. L’œuvre devient ainsi sombre, parfois verse dans un fatalisme éreintant, une noirceur qui laisse peu d’espace à la respiration et plonge le spectateur dans une spirale implacable. L’utilisation de nombreux silences, et d’une partition en sourdine qui joue la carte de bruits d’ambiance plus que d’une réelle composition finissent d’apporter les pièces pour dresser l’ensemble au sommet.

One missed call est une indéniable réussite, la preuve que Miike sait parfois calmer ses ardeurs, s’assagir suffisamment pour s’emparer d’un film de commande aux visions éculées et livrer une œuvre personnel, s’inscrivant parfaitement dans une logique filmographique tout en entretenant une distanciation suffisante pour ne pas paraître redondant. Il prouve qu’il sait maîtriser un récit, une narration, une ambiance et la tenir pendant une heure cinquante sans jamais s’affaiblir. La fin du film reste encore un peu évasive dans mon esprit, les impressions et mystères perdurent. Les dernières minutes atteignent tout simplement une poésie, une grâce qui laisse douloureux et songeur…

Publié dans Cinéma

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Ishmael 29/04/2006 10:19

à noter que Eric Vallette, le réalisateur de l'excellent "Maléfique" en préparerait un remake U.S.

helel ben sahar 03/05/2006 00:53

Je dois avouer que je suis toujours un peu dubitatif devant l'annonce de ces remake à répétition. Je laisse le bénéfice du doute à Eric Valette, mais je reste sur ma position quant à l'inutilité pratique d'une telle démarche...