Yeogo goedam IV : Moksori de Ik-hwan Choe

Publié le par helel ben sahar


Moksori est le quatrième volet du cycle Yeogo goedam (whispering corridor en va), dont Memento Mori constituait le troisième film. Le contexte et l’intrigue sont donc sensiblement les mêmes. L’histoire se passe dans un lycée Coréen pour fille qui sera sujet à une apparition fantomatique. Memento Mori était une franche réussite dans le genre, capable d’offrir de très belle scène de terreur, une tension palpable et crescendo ainsi qu’une atmosphère mélancolique et un romantisme subtile. On se retrouvait alors avec un film qui ne jouait pas sur les codes du banal film de fantôme asiatique aux cheveux longs, mais une histoire originale dont la portée émotionnelle prenait le dessus sur le contexte simplement fantastique.

Moksori va encore plus loin dans cette tendance au point de sortir même du contexte de film de peur au profit d’un drame teinté de fantastique sans prétention horrifique mais d’un dramatisme exacerbé. De plus, le film dynamite les codes du genre pour offrir un traitement novateur, et ne pas se retrouver piégé par un cahier des charges devenu tellement rabattu qu’il ne présente plus guère d’intérêt.

Le métrage commence très classiquement, avec comme introduction les deux héroïnes du film ainsi qu’une stylisation des couloirs du lycée pour en faire un lieu inquiétant. L’effet est assez grossier dans son utilisation d’un éclairage rouge mais on se rend rapidement compte que le but n’est pas ici. Alors que le rituel est effectué jusqu’au bout avec la première mise à mort, on est surpris par le traitement opéré par le réalisateur pour la suite de son film. Il déjoue toutes les attentes en prenant comme point de vue, le fantôme de la fille du début. Ainsi le métrage retourne la situation à son avantage, et prend les spectateurs à contre-pied. L’intrigue ne pas plus se dérouler normalement, mais à rebours dans sa résolution. De plus, avec une excellente maîtrise, il parvient à agencer de magnifiques faux semblants, dissémine ses éléments au compte goutte afin de ménager le suspense et offrir une résolution dans de parfaites conditions, et sans que l’on ne devine tous les tenants et aboutissants.

Mais le film joue tout autant à un autre niveau et se place systématiquement du point de vue des adolescentes. Sans avoir recours à des stéréotypes, il dépeint de jeunes filles très justes, et portraitise magnifiquement la relation entre les deux héroïnes. Les romances lesbiennes étaient déjà très présentes dans les précédents films de la saga. Dans Memento Mori, le traitement était vu par le prisme d’un journal, dans Moksori, elle est vécue par delà les frontières de la mort, entre Young-eon et Sun-min. Leur relation est traitée avec subtilité, avec cette fragilité qui caractérisait déjà le précédent film, mais sans le poids du regard des autres, de cette notion de paria qui était l’essence de Memento Mori. Bien au contraire, mise à part quelques allusions éparses, la profonde amitié, l’amour qui unie les deux adolescentes est magnifiée et donne toute la beauté au film par sa simple expression. On retrouve alors cette atmosphère mélancolique qui berce l’intégralité du film et le plonge dans une dimension tragique. On est touché par leur histoire, par les évènements qui se tissent entre eux et les séparent.

Le réalisateur se sert aussi de cette condition pour symboliser les déboires de l’adolescences, la naissance des sentiments amoureux et leur gestion par des jeunes filles. Sans tomber dans des effets faciles et grossiers, il expose plus qu’il ne porte de jugement ou tente de résoudre. Bien au contraire, ces différents éléments qui caractérisent l’adolescence sont inscrits dans le récit avec justesse et de manière naturelle. Moksori sait aussi se montrer cruelle, ne laissant aucunement la compassion pour ses personnages rompre le récit, le parjurer, et le transformer en un objet fleur bleu pétri de bons sentiments.

La réalisation se laisse parfois aller à des effets esthétisants superflus, mais reste dans l’ensemble sage et illustre parfaitement l’histoire. La volonté du métrage n’étant pas de faire peur, elle ne donne jamais dans les facilités usuelles, et use de cadrage précis et un montage efficace pour marquer sa volonté. Elle met en valeur la prestation impeccable des principales actrices, qui campent parfaitement leur rôle et leur donnent une présence et une véracité. Le film est bercé continuellement par une douce musique (jeux interdits, entre autres), en parfait accord avec le thème du film et accentue encore un peu plus l’aspect mélancolique du métrage.

Moksori s’inscrit parfaitement dans le cadre de ce Yeogo goedam sans souffrir de redondance et de redite, par une habile évolution dans le traitement du film de fantômes. En prenant le point de vue du spectre, il change radicalement la donne et s’offre de nombreuses opportunités pour sortir du carcan du genre. On peut toutefois regretter que le réalisateur aille un peu vite dans l’acception du fantôme par son amie. On aurait préférer que le cinéaste prenne son temps et explore davantage les tourments que cette nouvelle condition impose. Heureusement, le traitement opéré par la suite gomme largement ces menus défauts, et on se retrouve avec un film au scénario habile, ménageant ses mystères tout au long du récit et ne souffrant pas de sa résolution. La mélancolie qui berce le métrage nous accompagne longtemps après l’épilogue, nous laissant quelques minutes avec le reflet d’une relation que l’on aurait souhaité immortelle.

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ÉLias_ 29/04/2006 13:47

Memento mori avait bénéficié d'une sortie salle chez nous. Le film m'avait vraiment envoûté. Je ne l'ai pas revu depuis mais j'en garde le souvenir de quelque chose de très troublant et vraiment surprenant dans sa progression. J'aurais été vraiment curieux de voir les autres films de cette collection, et à te lire ce n'est pas le manque de qualité qui justifie leur non-exportation.

É.

helel ben sahar 03/05/2006 00:51

J'ai ressenti la même chose en visionnant Memento mori que toi. Je n'ai pas vu les deux premiers films de la franchise, mais ce quatrième atteint sans problème, mais dans un style un peu différent, les qualités de MM...