Raging bull de Martin Scorsese

Publié le par helel ben sahar

Je dois avouer avoir eu beaucoup de mal à mettre en mot ce que j'ai pu ressentir en regardant ce film. Trop riche et pourtant si limpide, il deviendrait presque viscérale, à l'image de son personnage principal, faisant abstraction de mots, au bénéfice des maux.


C’est un La Motta fantomatique, s’échauffant seul sur le ring qui nous accueille. La tête masquée, il semble porter un linceul. Caméra fixe, plan composé lardé des cordes du ring, contexte vaporeux, l’ambiance évoque une veillé funèbre. Alors le ring possèdera l’étrange similitude avec une arène, où chacun est paré pour une possible mise à mort. Ensuite, La Motta peut nous rassurer en affirmant « that’s entertainment ! », donnant l’impression d’essayer de se convaincre lui-même autant que nous, son obésité comme le stigmate d’un état mental qui veillait à vampiriser son entourage, pour se faire le centre de l’attention. Seul dans sa loge, répétant un discours étrangement cathartique, il personnalise le grotesque. Comme un monstre créé par sa propre vanité.

Le métrage, qui se veut tout de même le biopic d’un boxeur, ne présente finalement que peu de scène boxe et qui, à l’exception d’une seule, ne définit pas un caractère dramatique important. Parce que La Motta confond ou ne différencie finalement pas sa vie sur le ring, de sa vie au dehors. Comme lors d’un combat, il fonce tête bêche sur son ennemie – plus qu’un adversaire – en encaissant quelques coups avant de laisser exploser sa colère. Le métrage suit la lente progression d’un personnage qui se transforme en sa propre caricature jusqu’à étouffer son entourage de ce besoins compulsif de tout contrôler, nourri par un furieux complexe de supériorité.

Les relations qu’il entreprend sont donc toutes vouées à l’échec à plus ou moins long terme. Incapable de se remettre en question, le boxeur s’emploie à sacrifier sur l’autel de son égoïsme tout espoir de sociabilité qu’elle soit amicale, familiale ou maritale. Vivant dans un monde en total autarcie, il ne possède aucune considération pour ceux qui l’entourent, et ne prête pas d’attention aux détails qui précipiteront sa chute à venir. Il rencontre sa futur femme derrière un grillage, il transfert sur son frère sa colère face à l’incapacité de contrôler l’image du téléviseur. Ce dernier élément sera d’ailleurs le point de non retour le concernant, où il devra s’offrir en sacrifice pour expier une partie de ses péchés.

Lors des combats, Scorsese parvient à retranscrire la bestialité de son personnage principal, qui n’a pas usurpé son surnom de « Raging bull ». Réalisation frontal et dynamique qui s’immisce au cœur du duel pour en ressentir la violence. Scorsese capte le regard d’un De Niro qui fait corps avec son personnage, sans rompre le fil du combat, sans perdre en énergie. Le ring se transforme en une arène, la boxe devient une corrida. Le buffle est lancé, se laisse approché avant de foncer sur son adversaire pour l’achever. Le duel se transforme en mise à mort, spécialement lors du dernier. La Motta ne connaît qu’un seul langage, celui des coups, des points et du corps – ainsi, il est finalement incapable de comprendre le monde dans lequel il est censé vivre, basé sur une communication verbale. Il demande à son frère de le frapper pour l’éprouver et canaliser sa colère, il s’offrira à son bourreau pour laver ses erreurs. Masochisme rédempteur ou nouvelle démonstration d’une folie latente ? L’avenir seul nous répondra à cette question.

Ce dernier match possède une haute teneur religieuse dans l’abandon de La Motta à son adversaire. Impossible de ne pas faire mention du christ da ns la position du boxeur, crucifié sur les cordes dans une position sacrificielle. La scène, bien que violente, possède une apesanteur – impression appuyée par l’absence du bruit de la foule au profit d’un son sourd et ralenti – qui accentue davantage le côté funèbre. Climax du film, cette séquence est un sommet du cinéma, la vision d’un réalisateur qui a compris le personnage qu’il illustre, et se donne les moyens de retranscrire avec perfection l’aspect tragique que mérite la scène.

Raging bull est un biopic qui épouse la décadence et la folie d’un homme sans jamais lui chercher des excuses ou paraître reluisant. Portrait sans concession d’un être trop vaniteux, le métrage, lors de « l’autre » scène mémorable, appuie là où cela fait mal pour être toujours juste. Après son sacrifice, l’avenir n’est finalement pas plus rédempteur, et La Motta s’enfonce toujours, nourrissant jusqu’à devenir obèse, ce complexe de supériorité. A l’abri des regards, enfermé entre quatre murs, c’est pourtant une victime que l’on retrouve. Sans lumière pour le mettre en valeur, sans foule qui l’acclame, il fracasse la bête en lui contre les murs, dans une nouvelle attitude masochiste, afin de ressentir sa propre vie qui lui échappe. De cabaret miteux en loge luxueuse, récitant son prochain discours, un miroir reflétant sa misérable condition, peut-être trouvera t-il un salut dans un langage qu’il tente d’apprendre, sans toutefois oublier qui il est vraiment, les gestes sans la parole.

Publié dans Cinéma

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