A tombeau ouvert de Martin Scorsese

Publié le par helel ben sahar


A tombeau ouvert est un road movie cyclique dans un quartier, autant que dans un esprit rongé par une folie latente qui donne ainsi l’impression d’être un rat dans une roue, à tourner inlassablement sans jamais avancer. Scorsese filme les déambulations nocturnes, rythmées au gré des interventions d’un ambulancier dont l’amarre qui le raccrochait encore à la réalité a lâché pour le laisser sombrer dans une version altérée du monde qui l’entoure. Homme soumis à un stress éprouvant, trouvant refuge dans l’alcool, Frank représente l’être brisé, qui tient encore debout, par la seule volonté de sauver le fantôme qui le hante. Il tente alors de trouver un exutoire dans la relation avec la fille d’un patient, comme métaphore ou catharsis de son précédent échec.

Scorsese sait filmer une ville, on ne l’apprendra à personne. Mais il change plus ou moins radicalement pour A tombeau ouvert, basant son filmage sur la psyché de son personnage principal. Frénésie aveuglante où les couleurs semblent jaillir de la nuit, où la lumière est pourvue d’un étrange halo qui la rendrait presque divine ou post mortem. Le film se transforme alors en trip, où les hallucinations vous sautent à la gueule en vous rappelant vos démons, où les vivants semblent plus morts que les morts, où les ambulanciers ne sont que des zombis psychotiques qui tente de garder à vue leur métier et leur raison à mesure que la nuit avance. Sans complaisance et sans amorce volontairement vériste, le réalisateur filme ces hommes comme des êtres désincarnés, tout juste caractérisés par leur propre psychose (la bouffe, dieu, la violence). Ces portraits hallucinés deviennent la représentation d’un autre monde, qui ne vit que la nuit, qui ne fait que passer. Parce que l’éphémère a une fâcheuse tendance à se répéter, le film joue avec cette notion cyclique d’éternel retour, d’un univers vampirique. Montage non linéaire, fragmenté, dose excessive de folie visuelle autour de la représentation du gyrophare, cette lumière rouge agressive qui teinte les mains et les visage de sang, accélération lors des déplacement en ambulance, Scorsese joue avec une palette d’effets pour retranscrire la démence de ce monde de la nuit.

Le film ainsi construit aurait étouffé tout spectateur s’il n’y avait cette bouffée d’air, mais un air un peu vicié quand même, pour aérer le métrage. Mary est un peu l’ange déchu mais salvateur qui pousse Frank à se sortir de ce marasme dans lequel il se complait. Les scènes où ils apparaissent sont ainsi calmes, presque sereines et constituent généralement la lumière naturelle dans un métrage où les éclairages agressifs des phares et autre lumières urbaines ont plutôt tendance à envenimer une folie déjà bien destructrice. Scorsese construit son film en jouant sur ces deux notions, en les confrontant tout en appuyant une certaine répétition de personnages et d’intrigues secondaires dans le but de rendre l’aspect pervers de cette routine malade.

A tombeau ouvert devient un film où la démence d’un personnage nourrit les déplacements de caméra, les plans, le découpage ou les situations dans l’unique but de confronter sa propre révolution. Jouant sur la notion de répétition ad nauseam tout en la parasitant des effets d’une rencontre, le réalisateur parvient à dresser une cartographie de personnages, de lieux, de déplacement ou de point de chute qu’il devient aisément reconnaissable malgré la furie du métrage. Portrait d’un homme détruit qui tente de trouver un refuge ou une bouée, le film subit ses aléas, ses errances et devient soumis à sa propre conscience ou inconscience. Le métrage d’un homme, ambulancier blasé entouré de personnes plus démentes que lui, rongé par la culpabilité et le fantôme de sa victime. A la fois fragile et hystérique, ne subissant pas le contrecoup de sa débordante énergie, le métrage est d’une mélancolie abrasive qui hante et ronge le spectateur. Parcours ou fuite en avant nocturne, l’implacable réalité nous fait toujours revivre le même moment, alors que l’on souhaiterai simplement reposer sa tête sur une épaule, en oubliant le monde pendant quelques heures, juste le temps de dormir…

Publié dans Cinéma

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