Kinji Fukasaku

Publié le par helel ben sahar

Kinji Fukasaku (Guerre des gangs à Okinawa, Okita le pourfendeur, Combat sans code d'honneur, Le cimetière de la morale)


Ces quatre métrages ne suffisent probablement pas à retracer une carrière ou émettre des vérités sur l’œuvre impressionnante d’un cinéaste. Mais il est toutefois possible de dresser des points communs, des attentions similaires parmi ces films. D’apercevoir la volonté d’un réalisateur traversant quatre films, et ainsi, d’être capable de les mettre en corrélation et d’établir un avis plus ou moins constructif sans forcément scinder ses parties en quatre, mais en les regroupant au sein d’un même texte.

Guerre des gangs à Okinawa, Okita le pourfendeur, Combat sans code d’honneur et Le cimetière de la morale présentent des caractéristiques formelles et une élaboration de thèmes et de personnages similaires. Kinji Fukasaku exprime par le biais de ces films une certaine propension à représenter des vies consumées (ou qui se consument), des personnages qui brûlent leur existence en vivant au-delà de la raison, mais dans la pleine possession de leurs envies, besoins, et surtout du monde qui les entoure et dans lequel ils se sont plongés. Celui peut-être qui exprime une forme de sagesse plus appuyée reste Guerre des gangs à Okinawa, dans la mesure où il illustre des yakuzas rompus, qui tentent une nouvelle existence, à contrario des trois métrages qui nous montrent des yakuzas en devenir ou naissants. Cette différence joue de manière flagrante dans le déroulement générale du métrage, mais s’inscrit logiquement dans la volonté de l’auteur. On retrouve cette même envie proche de l’autodestruction de parvenir au bout de ses convictions sans faillir et sans ployer. Guerre des gangs… gagne une sagesse dans sa narration, et une incroyable force de persuasion qui a dû nourrir Kitano tant on retrouve des influences flagrantes – mais digérés – dans le cinéma du cinéaste. On peut également noter l’influence de Fukasaku auprès de certains auteurs de manga (Sanctuary) dans la mise en place d’une organisation yakusa et ses démêlés avec les autres bandes. Les rapports entre les deux personnages principaux évoquent également ceux de Hojo et Asami.

Les trois autres métrages imposent un regard différent puisqu’il décrit des personnages naissants dans le monde des yakuzas. Le réalisateur exploite davantage le contexte général du pays et l’évolution des mentalités que motive l’occupation américaine. Le pays est déchiré par sa défaite, et doit en plus tolérer la présence des vainqueurs sur leur propre sol. L’orgueil nationaliste des Japonais est mis à rude épreuve, surtout auprès de la jeunesse. Dans une telle représentation, la jeunesse devient alors synonyme d’impétuosité, d’irrespect et de nihilisme. Elles se consument auprès des triades sans parvenir toutefois à se plier à leur règle, à l’honneur qui doit régner. La confrontation de cette jeunesse un peu perdue face au passé représenté par les chefs provoque des luttes sanglantes entre bandes rivales ou même intestines.

Les films possèdent alors une structure et une évolution de la figure centrale plus ou moins similaires. Okita le pourfendeur présente l’archétype de ce personnage se consumant à une vitesse folle, que la raison et l’indulgence d’un ancien ne parviennent pas à tempérer. La toute fin du métrage est un morceau de bravoure poétique et tragique qui conclut magnifiquement le métrage, et qui a sûrement influencé Woo pour The Killer. Combat sans code d’honneur est bien moins brut dans la description de sa figure centrale. Le métrage évolue bien plus dans le temps, et défini de manière plus précise les rapports qui unissent ou détruisent un clan. La description du monde yakusa n’est plus aussi magnifié, le temps faisant son œuvre, la morale qui définit pourtant les clans et régule leur existence est bafouée à de nombreuses reprises – et que l’on retrouvera dans Le cimetière de la morale, deux métrages qui stigmatisent le nihilisme qui gangrène les jeunes yakuzas.

Le cimetière de la morale représente peut-être le film allant le plus loin dans la démesure. Ce yakuza autodestructeur possède la personnalité la plus étudiée et développée de ces quatre films. Les personnages sont pour la plupart esquissés et se construisent en fonction de leurs actes. Beaucoup d’éléments sont non-dits ou tout juste suggérés, le réalisateur préférant sans doute gagner en énergie que de se perdre en description. Mais la démarche est tout autre dans Le cimetière… et le réalisateur va tenter de peindre l’évolution d’un homme se consumant dans l’irraisonnable auprès des drogues, et d’une attitude hallucinée. Le film devient un objet un peu étrange qui ne laisse guère le temps de s’acclimater à la situation tant les sauts dans le temps sont nombreux et parfois un peu brusque. L’empathie ne fonctionne guère jusqu’au dernier tiers qui voit le personnage prendre une tournure tragique proche de l’insoutenable. Certaines scènes, au demeurant simple formellement, impressionnent par la puissance qui se dégage et l’horreur ainsi décrite d’un homme qui veut aller au bout de ses promesses et convictions.

Pour illustrer ces histoires, le réalisateur impose une caméra portée à l’épaule et suit ses personnages au plus près. Il les colle, pénètre au cœur de l’action pour en substituer toute la violence et l’énergie. Les films gagnent une dimension brute, sans complaisance et esthétisme. L’approximation de certains cadrages dans le capharnaüm de certaines luttes ne jurent pas sur la lisibilité de l’action et retranscrit avec délice l’urgence et la folie qui règne. Usant de long plan séquences, d’un découpage minimaliste, on savoure pleinement les capacités physiques des acteurs, et le réalisme de certaines situations. Bien que l’on remarque aisément l’époque à laquelle les métrages sont réalisés, le filmage ne subit aucunement les affres du temps et peut ainsi espérer convier la pérennité.

Fukasaku, avec ces quatre films, prouve qu’il possède un œil aiguisé pour mettre en scène des existences éphémères, de passage pour réaliser ce qu’elles sont. Les métrages possèdent alors un caractère tragique et mélancolique. Un désoeuvrement d’une certaine jeunesse qui ne parvient pas à trouver de réelle rédemption. Fukasaku, sans être foncièrement pessimiste, grave toute de même un paysage peu glorieux et ne laisse pas beaucoup de place à l’espoir. Dans un milieu où la mort devient un quotidien, cette jeunesse éprouvée ne parvient plus à trouver de quoi vivre et où les vieux ne réussissent pas mieux dans leur évolution. Gangrenés par un code de vie qui ne représente plus le contexte actuel, cette déchéance devient évidente. Kitano instaura du burlesque dans ses films de yakuza pour tempérer le caractère sombre de ce milieu, Fukasaku ne laisse aucune place à l’humour dans ces films. Peut-être peut-on esquisser quelques sourires face au caractère risible de certaines situations, mais ce n’est qu’une piètre consolation face à la tragédie qui occupe les films.

Publié dans Cinéma

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