Fragil de Jaume Balaguero

Publié le par helel ben sahar



Jaume Balaguero est encore un jeune réalisateur, seulement deux films à son actif, mais il représente déjà une valeur plus ou moins sûr du cinéma fantastique, et probablement le meilleur représentant actuel du cinéma de genre espagnole. Il marque un coup de maître avec son premier métrage – la secte sans nom – véritable perle de noirceur, où l’implacable fatalisme qui tombe sur le film dès les premières images ne laisse guère de souffle aux spectateurs. Le film joue sur un aspect formel classique, une gestion de l’ambiance remarquable pour imposer tranquillement sa dimension horrifique. Le réalisateur prouve également que l’on peut encore effrayer au cinéma sans avoir recours à la démonstration pure et simple, mais à la suggestion. Son deuxième essaie ne marquera pas autant, ni n’atteindra la réussite de son précédent film. Darkness propose un postulat simple mais prometteur, toutefois, le réalisateur ne prend pas pleinement possession de son potentiel pour impliquer une réussite imparable à son métrage. Darkness souffre d’une carence au niveau de l’interprétation, ainsi qu’un scénario trop faible et démonstratif dans sa dernière partie. En revanche, l’épilogue représente une nouvelle fois un sommet de noirceur, qui détonne sérieusement dans le paysage fantastique actuel. Avec Fragil, Balaguero attaque un genre ultra codifié, qui possède un nombre incalculable de représentants. Le film de fantôme, le film de couloir, le film d’hôpital hanté sont des thèmes rabattus qui possèdent leur langage visuel, ainsi que des gimmicks imposants. Il est curieux et alléchant de voir un réalisateur s’attaquer ainsi à un genre qui a offert pléthore de métrages, et de savoir comment il allait s’en sortir, comment il parviendrait à imposer sa patte, sa personnalité.

L’intrigue est simple et propose suffisamment de matière pour nourrir ce thème. Amy est une infirmière, venue remplacer une collègue ayant démissionnée de son poste dans un hôpital en cours d’abandon. Elle s’occupe ainsi des derniers enfants présents et ce, pour une durée limitée. L’introduction nous donne le la à venir, entre séquence choc et tension efficace, Balaguero imprime son respect du genre et semble vouloir potentiellement s’y plier, plutôt que de le réinventer. C’est une constance que l’on retrouvera dans le métrage par la suite. Celle d’un réalisateur soucieux de respecter une charte, tout en la parasitant, mais trop légèrement pour que sa personnalité transparaisse et s’impose sur la pellicule. On se retrouve alors devant un film de couloir inquiétant, où l’atmosphère pesante semble rebondir sur les murs oppresseurs de l’établissement. Dans les tons vers, l’hôpital inflige un malaise visuel assez prenant, où la simple représentation d’un couloir terminé par un ascenseur nous rappelle la phobie d’un Shining lorsque les portes viennent à s’ouvrir. Sans donner dans le référentiel systématique, Balaguero grave tout de même certaines influences qu’il était difficile de surmonter. Ainsi les moyens développer pour transmettre la peur repose sur une mécanique simple et éculée, mais qui parvient toujours à produire son petit effet, notamment grâce à un travail sur la bande son absolument remarquable.

Le cinéaste appose un rythme lent à son métrage. Très peu découpé, le filmage repose sur de longs plans séquences à la steadycam, qui suit le personnage sans pour autant lui coller à la peau. Le réalisateur joue avec les points de vue, rompt les habitudes en utilisant des fausses pistes afin de déjouer au maximum les attentes du public. La tension existe sans travail nécessaire ou trop marqué, et le résultat fonctionne parfaitement. Mais Balaguero n’est pas uniquement intéressé par les rouages du film de peur, mais également par la dimension tragique qui repose sur les personnages, et notamment la relation entre Amy et Maggie. Une nouvelle fois, le cinéaste présente des personnages déchirés, que la vie a marqué de cicatrices. Un vécu traumatique qui éclaire certaines situations d’une intimité étonnante et qui apporte une empathie immédiate pour les protagonistes. Balaguero excelle dans ces descriptions de personnages, dans cette faculté de les faire exister à l’écran. Il possède une vision sombre de l’existence, mais sans que celle-ci ne soit inéluctable. Il prend soin de toujours disposer d’une lueur, même infime, pour éviter de sombrer dans un pessimisme primaire.

A trop vouloir respecter le genre qu’il emploie, le réalisateur oublie de réaliser son propre film. Il est intéressant de voir certaines mécaniques reproduits avec l’attention d’un cinéaste possédant une vision personnelle, mais cela ne suffit pas à donner l’impulsion nécessaire pour sortir le métrage de ses propres référents. Balaguero joue trop la carte du classique et perd un peu le fil de son métrage au profit d’un déroulement relativement linéaire qui impose une certaine prédictibilité dans les actions à venir. On commence à deviner la direction future, et même si des surprises nous sont tout de même révélées, on ne peut s’empêcher de regretter ce caractère immuable qui embourbe le film. Tempérons notre déception grâce au savoir faire du réalisateur qui parsème toutefois son métrage de quelques détails qu’il ferait bon de mettre en corrélation avec ses précédents films. De par certains thèmes, on peut voir en Fragil un mixe de ces deux ouvrages antérieurs, un étrange rapport qui donne l’impression que le film se construit et existe dans un univers propre à l’auteur. La fin peut présenter une légère déception, mais il éclaire le métrage d’une suave lueur, qui nous rappelle que Fragil n’est pas seulement un film de peur, mais également un drame humain, une histoire de rédemption qui ne passe pas forcément par les chemins que l’on imagine. L’auteur nous gratifie une nouvelle fois d’une vision assez pessimiste, mais sans recourir aux moyens et faits de ses précédents travaux.

Fragil est un film qui frustrera certainement quelques spectateurs, par sa structure et son formalisme classique, dans sa démonstration qui respecte les rouages du genre. Toutefois, il est indéniable que le film s’inscrit logiquement dans le parcours du cinéaste. On pourrait rajouter qu’il constitue une pierre de l’édifice que le réalisateur s’efforce de bâtir. Pour cela, il a besoins de recourir à une histoire plus ou moins éculée dans ses fondements, mais dont il extrait la substance qui conçoit au fil des films sa propre personnalité. Balaguero imprime des films où l’enfant tient une place importante, mais dont le traitement est sans pareil. Il leur impose une faculté salvatrice ou destructrice, et une réflexion en opposition aux adultes qui prend à contre-pied les habitudes. Balaguero ne parvient pas à atteindre la maestria de La secte sans nom, mais livre un métrage au filmage magnifique, à l’ambiance maîtrisée, mais qui gâche une partie de ses capacités au profit d’un classicisme réducteur. Ce n’est peut-être qu’un moindre mal, mais certains pourraient se sentir lésé de l’exercice. Gardons toutefois la satisfaction d’avoir vu un bon film de genre, où le savoir faire du réalisateur explose à l’écran lors de séquences magnifiques. C’est finalement tout naturel…

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