Western - part 3

Publié le par helel ben sahar

Cow-boy de Delmer Daves

Nombre de westerns nous ont présenté ces figures héroïques, ces icônes qui dépassaient le stricte cadre de l’homme pour entrer tout droit dans la représentation de la légende. Sans forcément sursignifier la dimension incroyable qu’ils représentent, on est tout de même en présence d’êtres extraordinaires, qui le temps d’une action, d’une aventure, s’éloignaient de la catégorie des gens « normaux ». Bien que ce genre soit suffisamment riche pour ne pas s’imposer un unique point de vue concernant ses personnages principaux, c’est toutefois une récurrence que l’on peut observer dans maints métrages. Avec Cow-boy, Daves impose une autre approche, une autre vision : celle du véritable cow-boy, le garçon de vaches qui a, pour unique but, la conduite de troupeaux à travers le grand ouest. En forgeant ainsi l’imagerie naturelle d’une condition ou d’un métier, le réalisateur désacralise la légende autour du mot cow-boy pour le rentrer dans une considération plus naturelle, ou du moins vériste.

Le métrage débute comme une simple comédie romantique, où l’amour tente en vain de traverser les castes, celui d’un réceptionniste et d’une fille mexicaine de bonne famille. Mais le réalisateur effectue une entorse savoureuse dans la direction de sa narration, en explosant tout simplement le moteur même de la ligne directrice du film, en changeant son fusil d’épaule au court du métrage pour épouser les convictions changeantes de son personnage principal. De l’histoire d’amour – qui ne présentait initialement guère d’intérêt – il ne restera rien ou presque, sinon les désillusions qui vont accompagner un homme trop naïf. Et ainsi, de le nourrir pour sa pleine réévaluation du monde qui l’entoure, de ses priorités.

Cow-boy pourrait sembler mineur, voire ne présenter qu’un intérêt poli ou complaisant, mais le réalisateur étoffe son récit dans l’évolution de l’homme candide qui donne au film une dimension supplémentaire. En effet, en confrontant la vision naïve de Frank Harris qui tend à glorifier le monde de l’ouest, le cow-boy et celle du repus Tom Reese, le cinéaste offre un subtil parallèle entre le spectateur et la réalité (dans ce qu’elle a de supposée). Nous découvrons le monde sale et poussiéreux du cow-boy, la dureté d’un métier qui n’a rien de magnifique ou d’exaltant, et surtout, qui annihile le caractère humain et la compassion. L’échange qui s’opère entre les deux hommes devient le moteur et la justification d’un récit qui se veut finalement plus complexe dans ses motivations que ne laissait supposer son introduction. Ainsi, la vision de l’ouest n’est pas seulement ces paysages magnifiés par un scope et projeté sur un écran de cinéma, ce n’est pas non plus cette franche camaraderie. Mais Daves n’enterre pas le genre sous une crasse non plus, et revient le temps des dernières images vers un retour des choses, comme la représentation un peu hallucinée d’un univers que le cinéma a contribué à construire et valorisé.

Cow-boy devient un métrage riche et subtil sur la vision d’un univers dans sa veine réaliste, c’est aussi une formidable histoire d’amitié, de deux hommes qui s’apportent mutuellement ce qui leur manquait pour se sentir entier. De la dureté et de la compassion, deux traits de caractères qui caractérisent finalement cet univers que l’on fantasme peut-être un peu trop, mais qui se révèle particulièrement enchanteur pour peu que l’on prenne le train et que l’on parcoure ces étendues arides à tenter d’amener à bon port ce troupeaux récalcitrant.


3 :10 to Yuma de Delmer Daves

Le métrage n’est peut-être pas la représentation type de ce que le profane aurait tendance à décrire comme western. Bien que le film repose sur un duel entre deux hommes, cette lutte est avant tout psychologique et ne se conclura pas (ou presque) avec les armes. Daves livre alors un film où les mots servent de balles, où la parole est un colt que l’on brandit pour terrasser son adversaire. Le métrage n’est pas simplement une lutte pour livrer un bandit notoire à la prison de Yuma, c’est aussi un combat pour garder intacte son éthique lorsqu’elle celle-ci est vacillante à cause d’une météo peu enclins pour les fermiers, à cause d’une position de mari et de père qui n’est pas en moyen d’assurer un cadre de vie décent à sa famille. Sous les assauts psychologiques tentateurs, le métrage installe un dialogue où l’humain dans sa dimension machiavélique ou fragile tient le centre.

Bien que le métrage repose sur un duel manichéen, il ne s’adonne pas à cette mesure pour construire son personnage principal. Ce dernier assure autant sa mission pour l’honneur que pour la récompense qui lui permettra de tenir sa famille hors du besoins immédiat. Nourri par une volonté avant tout intéressée, il ne devient que plus tard cette figure de la justice dans ce qu’elle a de plus pur, avant que le final n’installe un doute raisonnable et évite au film de sombrer dans un moralisme brut. Parce que le bandit est un diable, le métrage ne peut se conclure sur une aussi simple défaite. Le cinéaste le décrit comme un être vil et calculateur, mais également comme un homme charmant qui parvient aisément à conquérir le cœur d’une femme seule depuis trop longtemps. Dans cette scène magnifique où se révèle une sensualité presque érotique, associée à la pudeur de cette représentation, le réalisateur impose une dimension humaine à son bandit, qui trouvera sa pleine mesure dans la dernière partie du métrage.

3:10 to Yuma impose son rythme, joue avec des ellipses intelligemment placées pour rendre compte du caractère éprouvant de l’exercice. L’ingéniosité des gens du village pour tromper la troupe des hors la loi impose une cadence soutenue jusqu’à cette obligation de camper un hôtel en attendant le fameux train. A partir de cette situation, la tension monte lentement, Daves étire ses scènes de joutes verbales, et parasite progressivement le calme qui règne dans la ville. Seul un cortège funèbre trouble la quiétude, mais cette soudaine manifestation de vie est viciée par le caractère morbide qui accompagne ce mouvement. Le cinéaste parvient à nous faire ressentir la claustrophobie d’une chambre et d’une ville, à tromper les attentes du spectateur en déjouant le cadre du siège. Face au statisme qui imprègne le second tiers, il impose le mouvement dans son dernier acte, comme la fuite en avant d’un homme désespéré mais lucide qui a décidé d’aller au bout de ses intentions par pur principe.

Mais encore une fois, le réalisateur déjoue la carte du manichéisme primaire par l’intermédiaire du personnage campé par Glenn Ford. En déjouant la logique interne de sa condition, Daves perturbe le bon déroulement moraliste de son film pour en tirer une fable un peu à l’écart des droits et justes sentiers. Tout le film est une question de séduction. Séduction d’une barmaid, d’un fermier trop droit et d’un bandit (le séducteur séduit). Le film se construit dans ce rapport à deux, jusqu’à l’utilisation du noir et blanc qui trouve sa justification dans la dualité qui s’opère entre les deux hommes, comme pour symboliser la dimension dyadique du film.

Daves livre un film magistral sur les hommes et leurs motivations, sur le combat entre deux modes de pensées que tout oppose, entre deux modes de vie. Mais le cinéaste ne simplifie pas son métrage à cette dualité et cette opposition. Tout comme l’homme, le métrage possède des richesses qui poussent certaine situation à la contradiction, à la réflexion. Grâce à sens précis du filmage, du cadrage et du montage, il parvient à délivrer un film qui marque durablement les esprits. Et puis, on ne pourrait omettre l’incroyable prestation des deux acteurs principaux, sans qui, le film ne serait certainement pas aussi puissant et remarquable.
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Publié dans Cinéma

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