Truman Capote de Bennett Miller

Publié le par helel ben sahar

 

 

 


Evidemment, serait-on tenté de ranger ce film dans le genre riche des biopics, mais ce serait là une décision erronée et finalement réductrice. Non que le film en question prenne des libertés tellement imposantes qu’il sacrifie l’aspect réel de l’histoire, mais parce qu’il ne s’attarde pas sur la vie de son personnage dans son ensemble. En effet, Capote ne retrace qu’une courte période définie, celle qui vit l’écriture de son roman le plus reconnu à ce jour – In cold blood, De sang froid en Français – mais aussi celui qui précipitera sa chute. Miller est issu du documentaire et s’attaque à son premier film. Or, quelle meilleure façon de débuter dans le cinéma fictionnel que celui du portrait d’un homme ayant existé ? Ainsi, le réalisateur peut garder intact sa démarche et ses codes de mise en scène de capture du présent.

Il existe également un autre élément qui pourrait réduire le film à ce qu’il n’est pas : la prestation d’un acteur, en l’occurrence celle de Philip Seymour Hoffman. Une composition hallucinée de l’acteur, qui ne joue pas, mais devient. Mais ce jeu n’est pas qu’une vulgaire copie de l’homme qui transformerait ainsi Hoffman en un mime, une poupée. Bien au contraire, l’homme parvient à retranscrire une interprétation digérée de Capote qui le place bien au dessus de cette complaisante parodie qu’un tel jeu peut amener. Cette prestation – honoré justement par un oscar – impose également un curieux dialogue entre le métrage et l’homme. Capote est un vampire, du moins tel que le décrit le réalisateur. Il serait curieux de savoir à quel point, Capote a vampirisé Hoffman au point de lui fournir ce sacre. La relation entre l’acteur et son personnage possède une curieuse corrélation avec celle qui unit Capote et Perry Smith. L’acteur reproduit sans composer la diction si particulière de Capote, sa gestuelle maniérée, et surtout, ces propres tics, ce petit pincement de bouche qui voudrait signifier à la fois la victoire de sa situation ou son agacement. L’acteur devient ainsi une incarnation, son jeu un objet de reproduction dans un rapport étrange qui déstabilise les consciences rassurées par une interprétation peut-être plus détaché. Loin d’un simple mimétisme, mais plutôt une prestation hantée.

Le réalisateur prend donc à contre-pied les spectateurs rompus à l’exercice du biopic – et on peut dire que ces derniers temps, le public a été plutôt servi : Ray, Johnny Cash. Miller ne débute pas son métrage par l’apparition de Capote, mais par les éléments qui justifient l’orientation choisie par le cinéaste. En effet, il préfère, en une succession de plans fixes, sous une atmosphère froide et pesante, présenter le fait divers sordide – le meurtre d’une famille. Par cette introduction, le réalisateur exprime déjà l’intérêt qu’il porte au détail, sans être scrupuleusement maniaque. Il ne cherche pas non plus à expliquer, mais plutôt à démontrer en laissant s’exprimer les faits, les personnages. Miller possède un réel recul de sa réalisation au profit de son histoire. Ainsi peut-on reconnaître le passé de documentariste du cinéaste. Alors le métrage dans cette première partie désarçonne, déstabilise le spectateur en attente des éléments traditionnellement liés au biopic. Au contraire, il est en présence d’un filmage austère, qui privilégie l’ellipse au démonstratif. On découvre Capote par l’intermédiaire d’une simple scène d’exposition, mais qui n’introduit pas son personnage. On le découvre dans une situation, en personnage au centre de l’attention, qui bénéficie d’un oratoire et prenant un plaisir non feint à amuser la galerie d’anecdotes croustillantes. En une seule scène, très simple dans sa démonstration – un plan fixe – Miller décrit le personnage. Une économie de moyen qui ne prend sa démesure que lorsque le film avance. Car cette scène – que l’on retrouvera plus ou moins reproduit dans la suite du métrage – impose en réalité tout ce qu’est Capote, et la suite du film ne fait, finalement, que développer les éléments présents dans la séquence. Miller privilégie une approche détachée à première vue, mais instaure en même temps, un rapport distancé du spectateur ne connaissant rien de Capote en l’impliquant au fur et à mesure de l’évolution de son personnage. En somme, la première apparition de Capote représente les points essentiels, et la suite du métrage ne serait qu’un développement de la séquence jusqu’à la déconstruction tragique de l’homme. Une telle démarche représente un risque, celui de lâcher le spectateur en route, et celui de perdre le point de vue de son film. Mais le réalisateur parvient à structure son récit parfaitement, sans tomber dans les écueils qu’il a lui-même dressé sur sa route.

Le métrage trouve sa pleine démesure dans le rapport vampirique qui unit Capote et Smith. Sa découverte, dans une cellule siégeant dans une cuisine, le présente comme une personne à fleur de peau ainsi qu’une bête de foire. Car ce n’est pas l’homme qui fascine Capote – du moins pas au début, mais ses actes. Truman est présent initialement dans cette bourgade pour écrire un article sur les conséquences que produisent le fait divers sur la population. Mais en étant en présence d’un des meurtriers, en sentant le rapport privilégié qu’il peut entretenir avec lui, Capote perçoit les possibilités qui s’ouvrent à lui. Et le film de révéler enfin ses véritables intentions. Capote n’est personne, un homme fade et lisse qui se cache derrière des apparats luxueux pour exister. Mais cette absence de personnalité n’a pour but que son incroyable don de manipulateur qu’il exerce même auprès de ses amis. On pourrait peut-être avancer le fait que tous les écrivains sont un peu manipulateur, mais à un tel degré, cela relève de la pathologie. Mais le réalisateur n’accable pas, ne sursignifie pas la dimension horrifique du personnage, et laisse le spectateur se faire sa propre décision au fur et à mesure du déroulement. Cette relation qui unit Smith à Capote apporte le battement du film, sa vie. Bien que finalement brèves à l’écran, leurs conversations résonnent encore au sein des séquences suivantes. Elles possèdent le métrage comme elles hantent l’écrivain  Mais cette relation est également salvatrice pour l’auteur. Elle lui apporte la gloire, même si c’est la seule chose qui lui restera, mais surtout, elle révèle son propre côté humain, chose que même son amant n’avait pu dévoiler. Et sûrement que l’humain qu’il découvrit l’enfonça davantage dans une déchéance éthylique dont il succombera.

La simplicité avec laquelle Miller illustre son métrage représente la parfaite adéquation entre son personnage et sa représentation. Capote étant constamment dans l’excès, dans le maniérisme exacerbé, le risque aurait été de voir une réalisation clinquante, reproduisant le schéma comportemental de son sujet. Heureusement, le réalisateur parvient à garder intact la rigueur démonstrative qui l’accompagnait dans sa démarche de documentariste et livre ainsi un film au pouvoir fascinateur impressionnant, un portrait sans concession d’un homme extraordinaire. Un être machiavélique qui ne vît que dans sa capacité à écraser les autres sous le poids de ses connaissances, à manipuler les plus faible dans son propre intérêt. Mais la victime s’est retournée contre lui. A jouer avec les gens, on finit par recevoir inconsciemment le fruit de ses perversions. Smith a créé et ouvert une porte en Capote, et la manipulation de ce dernier s’est finalement engouffrée dans la brèche. Il ne sert à rien d’évoquer une possible justice dans l’effondrement de Capote après le mal qu’il a fait, simplement rappeler que même lui, était un être humain. A vouloir toucher la grâce par l’intermédiaire des mots, il n’est parvenu qu’à œuvrer un récit, certes que l’on qualifiera de chef d’œuvre, mais qui possède surtout la condition d’être testamentaire. L’un est mort par la corde, l’autre par les mots.

Publié dans Cinéma

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