Syriana de Steve Gaghan

Publié le par helel ben sahar


Hollywood aurait-il repris le chemin des œuvres politiques ? Il est encore un peu tôt et probablement hasardeux d’affirmer cette éventualité haut et fort, mais on peut toutefois relever un climat propice à ce genre d’interrogation. Avec des sorties plus ou moins rapprochées, on parvient tout de même établir un parallèle intéressant. Munich de Spielberg, qui puise dans le passé pour nous adresser le présent, Good night and good luck de Georges Clooney, qui relève une sombre tranche du passé américain, Le secret de Brockeback Moutain de Ang Lee qui utilise une page d’un genre typiquement américain pour exprimer ses opinions, et aujourd’hui, Syriana de Steve Gaghan, qui fustige la politique américaine au moyen orient. La marche avait peut-être été lancée par Moore, qui était parvenu à démontrer que l’on pouvait associer réussite commerciale et pamphlet politique. Bien sûr, d’autres avant ou après lui (on pense au documentaire Outfoxed par exemple) ont ajouté leur voix, mais ils ne parvenaient pas forcément à s’adresser à une masse suffisamment importante pour espérer secouer les esprits. Les derniers films sortis bénéficient pour la plupart de la célébrité de leurs principaux artisans (Spielberg, Clooney…), ce qui leur permet une ouverture plus large auprès du public, et ainsi, de toucher un maximum de personnes. Malgré tout, il ne faut pas se bercer d’illusions, il faudra plus que des films pour réellement bouger les choses, mais s’ils pouvaient provoquer une étincelle, ou bousculer les consciences, au-delà du facteur artistique, on pourrait ajouter cette petite victoire au tableau général.

Munich exprimait une qualité indispensable dans sa propension à présenter un fait historique révélateur, un discours politique et personnel d’une justesse équivoque sans sacrifier une certaine partie fictionnelle qui permet au film de tenir naturellement sans devenir didactique. La capacité de mêler le divertissement propre au médium cinéma, en extrapolant sa dimension politique pour atteindre un maximum de conscience. Munich devenait ainsi une œuvre importante par son message, une réussite cinéphile indéniable. Un mariage du fond et de la forme qui n’impose jamais son discours, mais le fait ressentir au travers des images qui défilent à l’écran. Pour ce mariage habile, Munich devenait une réussite quasi parfaite dans le genre du film politique. Etre capable de cette fusion, ce symbiote permettant finalement de toucher un maximum de gens, de les amener à réfléchir par eux même, en leur indiquant la direction, mais sans les prendre par la main, pour ne pas se sentir manipuler. Syriana ne parvient pas tout à fait à cette complète réussite, à ce mariage homogène qui lui donnerait une plus grande importance qu’il ne possède déjà.

Une chose que l’on ne peut enlever à Steve Gaghan, c’est son incroyable ambition, de celle qui impose de grands sujets, des histoires importantes. Traffic présentait déjà une volonté impressionnante, celle de présenter une œuvre forte, qui embrasse un maximum d’éléments dans le but de fournir un ouvrage somme, complet ou presque. L’envie de ne rien oublier sur le bord de la route, de ne rien laisser au hasard. Traffic présentait cette volonté, mais ne parvenait pas forcément à éviter le piège du didactisme, d’un tel contrôle qui empêchait le film de respirer. Une marque de fabrique qui ampoule un peu ce Syriana de cette détermination trop construite et maîtrisée. Le métrage étouffe, manque de basculer dans l’obscure et de noyer son discours dans une surreprésentation et un brassage non évident. Syriana est foisonnant, comme pouvait l’être Traffic, sauf que ce dernier se passait dans un contexte maintes fois présenté à l’écran et qui bénéficie ainsi d’une tolérance assez large du public à ingérer tous ces éléments disparates. Syriana se passant dans un contexte géopolitique pétrolier, dans les couloirs du droit administratif, des sujets qui peuvent apparaître obscurs pour le public. On manque ouvertement de repères, d’indications rassurantes qui nous permettraient d’assimiler ce qui se passe réellement, de prendre connaissance des enjeux en courts, et surtout de s’impliquer plus ou moins émotionnellement dans un tel marasme. C’est ce qui manque cruellement au film, il ne possède, ni ne dispose de la moindre empathie, à aucun moment ou presque, il n’implique pas le spectateur au cœur du film. Et quand bien même il le fait à deux ou trois reprises, noyés dans un tel déluge d’informations et de contre informations, il est rapidement relégué au second plan.

Le métrage de Gaghan n’est clairement pas construit dans cet optique. Il est dans la représentation, dans le déterminisme de l’information et de l’exposition. Il annonce, revendique, scande, mais n’implique pas, ou pas foncièrement. C’est à nous de faire l’effort, à nous de pénétrer toutes ces histoires, ces intrigues au risque de rester sur la touche à attendre le prochain convoie. Syriana est construit comme Traffic, ce qui lui donne ce même côté abondant, cette multiplication des points de vue. Difficile de s’encrer émotionnellement dans un tel contexte, qui plus est lorsque celui-ci développe un tableau peu ou pas connu du tout. Le métrage est exigeant, il réclame de l’effort, de l’attention, de la compréhension immédiate. Toute personne ne s’impliquant pas intellectuellement dans le film, ne parviendra à saisir les nuances, jusqu’à son discours. Le réalisateur joue un peu avec le feu et semble avoir une confiance absolue en son public. Malheureusement, il parait évident que certains ne voudront ou ne pourront effectuer le voyage. Par manque de volonté ou de connaissance réelle, par la simple évocation d’un contexte qu’ils ne maîtrisent pas. Syriana est difficile.

Mais le métrage de Gaghan n’en est pas moins intéressant, bien au contraire. Il expose savamment ses intrigues, dévoilent les enjeux au fur et à mesure et masque les conséquences réelles des actions. Il stigmatise une politique ultra interventionniste américaine totalement intéressée par les retombées que leur procure les manipulations qu’ils effectuent. Alors le métrage prend une tournure effrayante, terrifiante dans ce qu’il démontre. La facilité, la légèreté qui entoure des décisions importantes semblent irréelles, et pourtant, n’est ce pas la partie à peine submergée d’un iceberg construit avec le cynisme qui caractérise généralement la politique us ? Les quatre histoires qui se croisent et se décroisent constituent un tableau sans appel, de l’employé Pakistanais au courtier, de l’agent secret à l’avocat, tous sont pris dans un engrenage qui va les déposséder. Les  déposséder de leur libre arbitre, de leur vie, de leur conscience familiale, de leur éthique. Une lente déconstruction de ces êtres pervertis par l’appât de la réussite, du gain ou d’une forme de justice. Gaghan ne pointe pas du toi ces personnages, ne les juge pas mais implique la lente destruction que ce contexte impose. Tel un vampire qui sucerait leur existence pour se nourrir, et devenir encore un peu plus gros. Ce monde est un cancer qui se nourrit des personnes saines qu’il implique, qu’il entraîne, qu’il dépossède.

Mais certains détails peuvent apparaître maladroit, sans aller jusqu’à affirmer qu’ils sont naïfs, ils ont tout de même du mal à s’insérer dans l’histoire. Le réalisateur est plus à son aise quand il pénètre ces sombres couloirs où se gouverne le monde, qu’au sein d’une famille. Lorsque l’empathie devient le moteur de la scène, Gaghan hésite et ne parvient pas à trouver le ton pour convaincre. Ces scènes font copiées collées, ajoutées de manière hasardeuses pour imposer un souffle de vie non parasité par les intrigues. En revanche, on ne peut reprocher l’interprétation générale des acteurs, qui livrent une réelle performance. Tous s’impliquent durablement dans leur rôle, et réussissent à les faire exister, ce qui n’était pas forcément évident à la simple évocation de l’histoire. La réalisation classique et discrète les met en situation sans les enjoliver. Elle se place dans une volonté réaliste, sans auto complaisance. Le montage et découpage est efficace, mais si on peut relever certaines transitions un peu brutes, qui nous arrachent à la scène précédente, sans nous laisser le temps d’assimiler parfaitement ce qu’il vient de se dérouler. Les pièces de ce monstrueux puzzle ne s’emboîtent pas toujours naturellement. Toutefois, le film conserve une lisibilité, qualité indispensable à son appréciation générale.

Syriana effraie, interpelle, révèle un contexte qui devient de moins en moins obscures. Certains spécialistes pourront regretter que le métrage arrive finalement trop tard, que la situation décrite n’est plus totalement celle d’aujourd’hui, mais le film ne s’adresse pas uniquement aux personnes maîtrisant le sujet sur le bout des doigts. Cependant, le métrage souffre tout de même d’un manque de clarté quant à sa réelle position et surtout aux personnes à qui il s’adresse. Gaghan déploie une œuvre tentaculaire englobant un maximum d’informations, sous entendant une assimilation instantanée quand ce n’est pas une connaissance approfondie. Les érudits ne comprennent que trop bien et trop vite, là ou les ignorants se laissent parfois envahir et submerger par le flot. A vouloir trop appuyer son discours,  à vouloir aller au fond des choses, le cinéaste perd un peu le fil de son récit, ou surestime parfois les capacités des spectateurs à s’approprier un tel métrage. L’exigence est un maître mot dans l’acceptation de Syriana. Mais cela n’empêche pas de savourer également un magnifique objet de cinéma, avec ses séquences fortes, difficiles, émouvantes. Certaines scènes sont touchées par la grâce, d’autres prennent aux tripes. Plusieurs séquences apparaissent absolument jubilatoires, tant d’éléments qui impliquent que le réalisateur n’a pas complètement oublié le medium qu’il emploie.

Un tel film devient finalement important par ce qu’il tente de démontrer, de dévoiler ou de décrire une situation. Il pointe du doigt la politique d’un pays envahisseur, d’une population meurtrie, de rêves déchus. Le pouvoir est au centre du métrage, comme il était au centre de Traffic. On ne peut encore crier au retour du film politique, mais on peut déjà se féliciter d’avoir de tels films qui sont des piqûres de rappel. Le cinéma étant avant tout une industrie désormais, on espère que ces films parviendront à engranger les réussites financières suffisantes pour voir émerger d’autres œuvres dans ce genre, et avec cette même réussite. Ce n’est pas qu’une petite victoire finalement, mais espérons qu’elle devienne plus grande encore.

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