De l'art de teaser

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Juger une œuvre sur une seule bande annonce est un exercice souvent risqué, périlleux et imposant un taux de plantage assez important. Dans l'espace ainsi généré par cet avant-goût, le mensonge domine sur une vérité souvent excédée. Par les morceaux choisis, leur agencement, le montage, on peut tricher, corrompre, arranger, donner une signification aux images qui n'en auront pas dans l'œuvre intégrale ou cacher ses déficiences. La bande annonce est un objet publicitaire et répond avant tout, à des codes mercantiles. Il faut voir comment certains habiles ont été capables, par une campagne malicieuse et intelligente, de créer un buzz. Récemment, Cloverfield s'est particulièrement distingué dans cet exercice, reprenant à son compte, le formidable travail de Projet Blairwitch qui a su, avant tout le monde, se servir d'internet comme d’une tribune pour une campagne massive et peu onéreuse.

L'art du teasing est désormais partie prenante de la future réussite financière du film. Créer l'attente, l'impatience, sont des éléments primordiaux dans l'élaboration publicitaire. On nous allèche en ne dévoilant que très peu. On effeuille doucement, divulguant au compte goutte, les images attendues. Ici, le moindre photogramme équivaut est scruté, évalué. On y cherche une signification, un motif. On recense les possibilités. Et l’on attend la jouissance scrutatrice de celui qui aura su être patient. La même récompense qui touche les adorateurs de l’autre forme connue de teasing : Le strip-tease. Où comment agencer le plaisir, basé sur l'impatience. Et ainsi, d'être en mesure de faire parler du film, bien longtemps avant sa sortie. De cette mise en place, on pourrait ainsi parler de l'art d'orchestrer une bande annonce. Il existe plusieurs écoles : montrer beaucoup, pour faire croire que le film cache plus encore (généralement, ce n'est pas le cas, on survend un produit pour pallier ses insuffisances), montrer très peu, pour attiser le client (mais attention à ne pas franchir une certaine limite, où le mystère se transforme en désintérêt le plus profond), ou celle classique, réalisée sans âme, servant juste de vitrine parce qu'il faut bien créer une bande annonce. L'aspect magnifique avec les teasers et autres joyeusetés, c'est que l'on connaît les différents artifices employés, mais on arrive encore à être victime de son efficacité. On a beau se dire « plus jamais », certains bandes possèdent un pouvoir de persuasion, d'attraction incroyable. Et ce n'est pas forcément les plus intelligentes qui sont les plus efficaces. Tout dépend de l'objet vendu (il faut qu'il existe une certaine attente initiale), mais force est d'admettre que des publicistes font rudement bien leur travail.

Malgré tout, il existe une clause assez immorale dans l'exercice de la bande annonce. Manipuler une œuvre d'art pour la transformer en matière commerciale questionne sur la valeur de cet exercice. A ce titre, il n'y a bien que le cinéma pour se baser autant sur l'art du teasing. Certainement parce qu'aucun autre art n'est à ce point dépendant d'un contexte commercial. L'industrie musicale pourrait prétendre à pareil schéma mais difficile de différencier l'art entre un single ou un album ? La chanson comme œuvre à part entière ou composante d'un album qui lui, répondrait au motif de l'œuvre ? La manipulation est l'apanage des publicistes et ces derniers sont aux commandes – plus que les cinéastes – des bandes annonces. Les teasers ne sont que des publicités, et si certaines font preuves d'un peu plus d'intelligence ou de roublardise, ce n'est pas nécessairement grâce au réalisateur prenant conscience de la matière cinéphilique de l'exercice.

 

Publié dans Humeur

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