Rollerball de Norman Jewison

Publié le par helel ben sahar


La science-fiction et l’anticipation sont un terreau fertile pour la réflexion autour du développement et de l’évolution de notre société. Une extrapolation d’un présent projeté dans l’avenir afin de stigmatiser nos erreurs du jour. Malheureusement, encore beaucoup de gens ne perçoivent ce genre uniquement par le prisme du vaisseau spatial et de ces grandes épopées qui reposent avant tout sur un imaginaire parfois puéril. Rollerball se situe dans la première catégorie, dans l’anticipation d’une société qui a vampirisé le monde et fait de ces habitants des moutons de panurges.

La société dans le métrage de Jewison est organisée en caste, ou du moins, s’approchant d’un tel schéma. L’organisation géopolitique du monde tel qu’on le connaît, n’existe plus ou presque. En effet, les pays ne sont plus, du moins politiquement parlant, place aux corporations. Ces entités tentaculaires ont pris possession d’un monde et le régule selon un mode prédéfini et applicable à tous sans exception. Pensant trouver là, la représentation de la société parfaite. Les notions de consommations, d’argent et de volonté sont ainsi abolies. Les corporations offrent tout à ses hommes – dans cette représentation, la société est purement misogyne, la femme n’est utilisée que pour satisfaire les hommes – en échange de quoi, la population se soumet aux décisions qui n’ont apparemment rien de bien contraignant. En noyant ses habitants sous un déluge de confort, les corporations endorment, corrompent des hommes à présent soumis au simple plaisir de posséder, à un matérialisme gangrenant leur propre libre arbitre.

Dans ce cadre en apparence idyllique, s’exerce un autre pouvoir, sournois et inattendue. Afin de proposer un exutoire à une populace devenue amorphe de tant de privilèges, est présenté un nouveau sport, l’unique sport ? Ce spectacle largement mise en scène, et retranscrit dans le monde entier, est une nouvelle arme à la disposition des groupuscules gouvernants pour  rassembler les gens autour d’un autre élément qu’ils contrôlent de toute part. Mais cet engrenage pourtant bien huilé, va laisser passer un grain qui permet à la machine d’échapper à tout contrôle.

Le sport aujourd’hui est devenu un medium fédérateur très fort. On se regroupe autour du sport, on s’affronte en oubliant les rancoeurs politiques ou religieux, on fait parti d’une liesse célébrant un même but, sans distinction de culture, de race ou de couleur. Plus que l’art de nos jours, le sport a remporté la palme d’une société en manque de repère universel. La vision du rollerball tel qu’il nous est présenté dans le métrage de Jewison répond aux mêmes critères, mais des critères extrapolés jusqu’à l’extrême. Alors que nous sommes spectateurs de nombreux courants sportifs, dans le film, un seul est proposé, diffusé et, pourrait-on ajouter, autorisé. Cette nouvelle discipline sportive emprunte moins au sport que l’on ne reconnaît pas vraiment, qu’aux jeux romains. Comment ne pas reconnaître dans cette arène circulaire, et cette démonstration proche d’un barbarisme primaire, la dernière évolution des jeux de gladiateurs pendant les grandes heures de Rome ? Un jeu qui abolit petit à petit ses règles protectrices pour laisser s’exprimer la sauvagerie d’hommes devenus bêtes.

Le rollerball est une catharsis pour la population, un moyen d’évacuer la violence latente qu’elle porte en son sein. En 1975, Jewison porte un discourt qui pourrait volontiers être repris par les représentants des jeux vidéo, ou même ceux du cinéma lorsque l’on accuse ces médiums d’être responsable de la violence des jeunes. Bien que l’on se situe dans le cadre étriqué d’un film, la réflexion reste pertinente pour qui s’intéresse un peu au problème.

S’il y a bien un élément que les corporations ont omis concernant les hommes, c’est ce besoins viscéral de croire, ce besoins de posséder un héros, une figure représentative capable d’exercer sur eux un pouvoir de fascination proche de la complaisance divine. Les éminences tardent trop l’évidence d’une situation qu’ils n’ont plus sous leur contrôle à cause d’un électron libre, qui refuse de se plier au bon vouloir de ces patrons. Un simple joueur de rollerball devient au terme d’une lutte enragée qui a vu ces considérations humaines régresser à un stade animal où l’instinct de survie était l’unique considération prise en compte, le représentant d’un peuple, la figure héroïque que certains réclamait. Devenant ainsi, l’ennemi principal des corporations, ces entités qui ont annihilé tout propension à s’émouvoir ou ressentir quelques émotions (voir comment les relations hommes/femmes sont traitées).

Jewison place sa caméra au centre des enjeux, là où il peut être le plus prêt des personnages. Non seulement il gagne une incroyable énergie pendant les phases de jeu, mais il permet également une empathie absolue pour les personnages déambulants dans des décors aseptisés et quelque part, effrayant et déshumanisant. Il dépeint un monde froid, désincarné où l’ordre dans sa conception la plus rigide semble primer. Aucune notion de police, ou de violence autre que dans le sport, aucune notion de loi également ne peuple le métrage. Sans donner dans de long discours léthargique expliquant le monde en place, le réalisateur le construit par ces absences, et par une économie de lieux visités. Pour satisfaire cette apathie qui sous tend toute cette société, il a recours à des artifices ingénieux, qui ne souffrent guère du temps qui passe (hormis le design très seventies évidemment). Bien que le film annonce une baisse de rythme à cause d’une séquence superflue – la visite inutile à Genève qui encombre le métrage par son ton légèrement drôle qui ne siée pas au ton général du métrage – Jewison fait preuve d’un vrai savoir faire dans la gestion de son film. Nerveux dans les séquences sportives, posé et lourd quand il affronte le quotidien, le film joue sur ces antagonismes pour atteindre son but et sa réflexion.

Rollerball est un film relativement nihiliste mais qui ne bouche pas son horizon pour autant. En laissant l’intrigue encore en construction, il laisse aux spectateurs le choix de continuer ou non, de définir l’évolution du récit selon ses propres considérations, et ce qu’il a pu ressentir pendant le métrage. Bien plus qu’un simple film sur un sport violent et barbare, le film se veut un profonde réflexion sur un monde en devenir, ainsi que la peinture du sport « à notre époque » et son importance auprès de la population. Le rollerball est l’opium du peuple, les sports divergent selon les pays, mais peut-on craindre d’arriver un jour à ce genre de considération ? Jewison n’apporte pas de réponse, c’est à nous d’entreprendre la réflexion. Décidément, la science-fiction ou l’anticipations sont un formidable terreau pour ce genre de pensée…

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