Mon oncle d'Amérique de Alain Resnais

Publié le par helel ben sahar


Mon oncle d’Amérique
est bien plus qu’un simple film, c’est également le vecteur et le véhicule d’une théorie neuropsychiatrique sur la conception du cerveau humain et son fonctionnement. Henri Laborit, qui coécrit le film, est le principal médiateur de cette pensée en France. Il a étudié la théorie de MacLean et introduit cette étude dans notre pays. Le métrage devient alors un objet hybride, entre document socioculturel,  film de laboratoire, et long métrage dramatique dressant le portrait de deux hommes et d’une femme, dont la vie va les amener à se croiser, se fréquenter.

Mon oncle d’Amérique nous happe dès les premières minutes, il nous noie sous un déluge d’informations, superpose en voix off, les énoncés des trois vies, nous abreuve d’images sur la nature, les animaux. Les repères rassurant sont ainsi explosés. Perdus dans un tourbillon d’éléments exhaustifs, nous ne pouvons que nous soumettre au rythme du film, ou à son absence de rythme bien précis. Les scènes racontent, illustrent les vies en sautant rapidement d’un personnage à l’autre, sans logique particulière, sans raison. Mon oncle d’Amérique devient une expérience, sentiment d’autant plus flagrant qu’il place le scientifique directement dans le métrage, à une place privilégiée de professeur expliquant sa leçon au travers des images, et jusqu’à filmer son interview face caméra – comme n’importe quel documentaire.

Mais une fois que l’on a assimilé le procédé, on devient rapidement complice de cette étude, et on comprend ses rouages, sa façon de procéder. On a davantage conscience du voyage, du chemin et de la destination que l’on entreprend. Nous sommes exposés à trois cas cliniques, dont la présence n’est justifiée que pour illustrer les recherches de Laborit et les travaux de MacLean. Si Laborit, coécrit le film, c’est uniquement dans cette optique, dans la volonté d’offrir un instrument éducatif et interactif sur la pensée de MacLean et le cerveau humain en général. Le film va d’ailleurs assumer jusqu’au bout son caractère laborantin en apportant la visualisation explicite des rats prenant la place des acteurs dans de brefs moments.

Ainsi, Laborit et Resnais mettent en situation deux hommes et une femme, narrent leur vie de leur plus tendre enfance jusqu’à l’âge adulte. Ils nous apportent toutes les informations nécessaires pour les construire et nous donner les raisons qui vont parfois justifier tel comportement. Comme on est dans le cadre d’une étude, de l’expérience de laboratoire, il est impératif de connaître toutes les circonstances qui ont abouti au résultat afin de pouvoir rendre compte des conclusions. Mais les deux hommes évitent la forme austère de la mise en image d’une théorie neuropsychiatrique, et parviennent à apporter une vie réelle et palpable à leurs personnages. Ils ne sont pas réduits à de vastes et banals sujets, au contraire, ils sont insufflés d’une consistance réelle qui rend l’empathie possible. Leur vie comme leur réaction nous intéresse au-delà même de l’étude comportementale, mais tout simplement en temps qu’être humain. Cette appréciation est largement appuyée par le jeu sans faute des acteurs, qui campent leur personnage avec une persuasion remarquable. Ils déambulent dans ce cadre précis sans paraître enfermé dans une cage, jouent sans que leurs gestes ne semblent automatiques, dictés par une force extérieure. Ils sont libres de leurs mouvements, bien que cette liberté soit, bien sûr, une illusion. D’ailleurs, au-delà de l’expérience pure, peut-on se demander si le métrage ne possède pas une réflexion sous jacente sur la liberté de nos actes et le conditionnement. A vouloir expliciter, justifier notre comportement, le risque n’est-il pas de conditionner nos réflexions non plus en fonction de ce que l’on pourrait faire, mais de ce que l’on devrait faire ? Il est évident que la théorie de MacLean et son exploitation par Laborit n’est pas en mesure de tout expliquer, toutefois, ses conclusions étant convaincantes sur le fond comme sur la forme, on peut s’interroger sur l’utilisation d’une telle connaissance au quotidien par le quidam, si le changement apporté par cette étude ne sera finalement plus néfaste que bénéfique dans la mesure où elle nous impose un monde de raisonnement stricte. Ainsi, ne risquons-nous pas une uniformisation du comportement et de la réflexion ? Evidemment, le métrage n’impose pas un mode de pensée, mais tient davantage à informer et illustrer une expérience scientifique. Elle ne fait pas de la propagande psychiatrique, mais amène tout de même une certaine réticence perceptible, dans le danger éventuel d’une application trop restrictive des résultats.

Chaque scène possède deux volontés possibles et distinctes : un comportement dans une situation, ou préalablement, les raisons qui ont poussé un tel comportement. En somme, elles démontrent le contexte et l’action. Une construction aussi rigide n’aurait certainement pas donné un film d’une telle fluidité sans l’apport d’un cinéaste doté d’une vision, d’un caractère que s’il n’avait été réalisé uniquement par le scientifique Laborit. L’apport d’Alain Resnais ne se situe certainement pas dans la banalité du faiseur, mais dans les connaissances intrasèques qu’il possède de son médium. Il ne faut donc pas minimiser l’apport de Resnais qui n’est pas le cinéaste derrière le scientifique, mais bien, un des acteurs de la réussite du film. En mélangeant sur la forme les fonctions de la fiction et la réalité du documentaire, il entre parfaitement dans le jeu de l’expérience basée sur nos comportements et fusionne les deux genres avec un rare mérite.

Mon oncle d’Amérique est une expérience filmique dans le strict sens du terme. Non seulement il plonge le spectateur dans une étude, mais également dans l’illustration de trois vies, de trois êtres humains. Le film s’encre dans un naturalisme convaincant pour mettre en image sa volonté d’apporter une touche concrète à une théorie, à mettre en forme une idée. Jouant sur différentes identités du médium cinéma, le métrage procède à une relation symbiotique ente son sujet et sa visualisation. Doté d’une richesse impressionnante, où chaque scène est sujette à l’analyse par la théorie du cerveau triunique de MacLean, il possède une richesse foisonnante qui lui donne cette capacité exceptionnelle de pouvoir multiplier les visionnages sans qu’une lassitude ne prenne réellement forme. Mon oncle d’Amérique s’inscrit dans une conception rare du cinéma, celui qui privilégie l’information à l’histoire, le prétexte d’une mise en image, le documentaire fictionnel et formaliste. Film qui nous interroge directement par le prisme du scientifique et de son expérience, il nous renvoie à notre condition d’être humain, au rapport que l’on entretient avec notre inconscient. Et si le métrage se termine par les images d’une ville ravagée par une guerre, c’est pour mieux signifier que nous sommes des microsociétés, et que notre comportement individuel justifie celui du groupe. La quiétude de notre socioculture ne dépend que de la gestion de notre individualisme. Quelques images de plus, pour un discours qui en dit long…

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