The Wire - saison 01

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L'ennui avec les œuvres unanimement encensées, vient souvent de la déception qui l'accompagne.  Qui n'a jamais souffert de la découverte tardive d'un film, album ou série, porté par un buzz positif dépassant l'entendement, pour finalement se dire : « oui, c'était bien, très bien même, mais... » Quand on lit les différentes critiques concernant The Wire, on retrouve ce point commun : toutes vantent les nombreuses qualités de la série. Alors, on fait comme tout le monde, on prend le train en marche et on regarde. Parce que la curiosité aura eu raison de nous, et puis on ne veut pas non plus mourir complètement idiot. Mais on ne peut s'empêcher d'être sur la défensive, d'être suspicieux quant à la réelle qualité du show, comme on ne souhaiterait pas être trop déçu.

 

Baltimore est une ville qui a affiché pendant quelques années le taux de criminalité le plus élevé et d'enquêtes non résolues. Une ville qui souffre d'un profond désordre social, avec ses classes très aisées et ses classes très pauvres, que l'on a parquées dans des banlieues pour mieux les cacher. Une ville qui a déjà servi de cadre à une immense série policière immersive : Homicide. Cette dernière proposait de suivre la vie de la brigade criminelle, un traitement sur la longueur pour mieux apprécier le métier dans ce qu'il a de plus réel. Où les enquêtes restent parfois non résolues, parce qu'il ne peut en être autrement. The Wire est le plus bel héritier que l'on pouvait donner à Homicide. Même traitement frontal et immersif, même volonté d'effacer tout le glamour qui entoure souvent le policier à la télévision. Ici, le métier de flic est ingrat, pénible et fastidieux. Il doit composer avec la paperasserie, avec des contingences matérielles parfois difficilement supportables, et dépense autant d'énergie à combattre le crime que sa hiérarchie. The Wire dresse une affaire d'infiltration en accentuant l'impression de progression, en étirant l'enquête le temps d'une saison pour mieux se rendre compte de l'ampleur de la tâche. Cette volonté de montrer la réalité d'un travail douloureux, qui vampirise petit à petit le quotidien de ces flics. Et ce spectacle est à la fois excitant d'un point de vue dramatique, comme un nid à suspense, et effrayant parce que l'on sent le réalisme qui se dégage de l'ensemble.

 

On reconnaît la griffe de HBO, cette notion particulière de la narration, capable de digressions admirables et magnifiques qui constituent peut-être la majeure partie de la réussite du show. Des séquences qui n'apportent rien d'autres qu'un sentiment de proximité, de réalisme, une captation du réel. Voir le dealer, rester de longues minutes avant de choisir sa tenue est symptomatique de cette impression. Sur le papier, la scène ne sert à rien. Dans bon nombre de série, elle serait évacuée, voire occultée justement pour cette raison. Mais dans The Wire, on la conserve et lui donne toute l'importance qu'elle mérite. La vision n'est pas uniquement tournée vers le policier, mais également sur l'ennemie. On lui donne du caractère, de la vulnérabilité, de l'humanité. Et c'est dans la représentation du quotidien, de la banalité, que cette impression prend toute son ampleur, sa justification. Dans le contexte qu'exploite la série, c'est important voire essentiel.

 

Ce travail sur la longueur permet également d'exploiter toute la dramaturgie de séquences imposées. Il faut disposer d'un cadre bien particulier pour oser user des scènes jusqu'à la corde. On pense à la reconstitution de McNulty et Bunk. Moment magique, représentation du travail à l'oeuvre. Hors du temps, car le montage fait fit de toute considérations temporelles. Et d'une force, d'une puissance remarquable. Et pourtant, elle ne repose sur rien. Une simple reconstitution un rien comique par la répétition des fuck au fur et à mesure des découvertes. Dans The Wire, la moindre trouvaille est importante, le moindre petit embryon de preuve est un grand pas. Montée un dossier suffisamment solide pour supporter la défense au tribunal réclame un travail acharné, alors quand on tient une de ces informations, on l'arrache et on s'y tient plus que tout. La série montre le désespoir qui anime ces flics, comme l'euphorie qui les unit devant la réussite. Et de l'autre côté du spectre, la rudesse d'un monde de violence, l'apathie qui règne entre les rangs des dealers. Devant leur apparente camaraderie, l'illusion tombe quand il s'agit de répondre aux ordres. Parfaits petits fantassins comme autant de chairs à exploiter, à manipuler et à sacrifier. Les membres du gang sont avant tout des victimes, du genre laissés pour compte par une société bien embêtée devant ses échecs. Des victimes trop souvent rattrapées par leur nature – dans la mesure où ils n'ont connu que cela – quand ils essaient de s'échapper.

 

The Wire fait partie de ces séries qui ont œuvré au renouvellement du genre policier. Par une approche autant rigoureuse qu'exigeante, elle a peint un portrait réaliste d'un métier difficile. Olivier Marchal, dans une interview, racontait comment il se sentait obligé de manipuler la réalité pour pouvoir proposer une série policière capable de plaire au public. Comment il était soumis à la volonté du spectacle en concluant ses enquêtes en quelques jours, soit un ou deux épisodes. The Wire, et avant elle Homicide, sont la preuve du contraire et de son erreur de jugement. On est parfaitement capable de prendre en considération la lenteur du système, la complexité de l'enquête à l'écriture d'une série et délivrer un programme de qualité. Mieux, c'est peut-être ce qui manquait au genre pour s'affranchir de la concurrence et imposer une identité propre. On ne parlera pas peut-être pas beaucoup de The Wire, mais quand on le fera, ce sera pour la porter aux nues. Comme une nouvelle goutte d'eau dans l'océan de critiques positives qui l'accompagnent.

Publié dans Série TV

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