Memento Mori - Chapter IV

Publié le par helel ben sahar

Le froid. La caresse glaciale sur sa peau. Il tremble. Sans parvenir à se réchauffer. La sensation dans ses membres disparaît. Bientôt il ne les sentira plus. Comme détaché de son corps. Arraché à lui-même. Allongé sur l’asphalte. Aucun mouvement. Sa poitrine le fait souffrir. Pénible respiration. Attendre que la douleur s’amoindrisse. Attendre. Les yeux fixé devant lui. Il sent que la mort l’accompagne. Anonyme. Presque mesquin. Etrange sentiment de confusion et de soulagement. Funestes pensées. Futile souvenir. Pourquoi pense t-il ? Comment y parvient-il encore ? Le froid a envahit son corps. Le martyrise, le torture avant de le faire disparaître. Comprendre l’handicape de membres fantômes. Sournoises parties du corps qui feintent leur présence. Bientôt il regrettera la douleur. Soumis à l’implacable réalité du froid. L’air frigide qui pénètre son corps par chaque pore de sa peau. Ne plus réfléchir. Trop réfléchir. Se perdre. Divaguer. Abonder son esprit d’inepties, de futilité. Jouer avec la perception. Craindre le retour à la réalité. Cette perplexité de l’abandon dans l’absence de la souffrance. Etablir le cahier des charges de l’évasion. S’enfuir pour oublier. Courir loin dans la virtualité. Respecter les codes, la démarche. Jouer avec les règles. Incroyable est le chemin que peut emprunter l’esprit pour s’échapper de son propre corps. Euthanasie spirituelle. Ne pas baisser sa garde. Sur le ring, le combat est rude. Chaque coup encaissé est un pas de plus vers le retour. Il entend son entraîneur hurler. Lui crier ses directives. Qui est-il vraiment ? Une manifestation de sa conscience, mais de quel côté est-il réellement ? Cherche t-il à le pousser hors du songe ? Application sournoise d’un vague instinct de conservation. Lutter pour revenir, pour prendre conscience de la vie qui quitte ce corps devenu inutile. Le froid a rongé chaque extrémité. En proie à une bête sauvage et évanescente. Tout autour de lui, elle se repent de sa chair. Sur le ring, les coups pleuvent. Il a perdu le combat. Il tente en vain de se raccrocher au cordage. De rester debout. De vaincre la fatigue. Mais le sol se dérobe sous ses pas. Chancelant, il trébuche. La dernière frappe était fatale. Les yeux grands ouverts. Le froid parvient à atteindre ses globes oculaires. Et déjà il ne voit plus.

Finalement. C’est étrange cette sensation de sérénité qui envahit le corps et l’esprit juste avant de mourir. Comme une décharge d’euphorie avant de trépasser. Réaction compatissante d’une vie qui s’éteint. Mais pourquoi ces paroles alors qu’il n’est plus ? Pourquoi les réflexions continuent-elles ? Le néant est autour de lui. Le silence. Absolution de toute sensation. Clairement, il n’existe plus. Et pourtant ses pensées vagabondent encore. Elles s’interrogent. Et ce néant. Le perçoit-il ? Le voit-il ? Cette sensation de ne rien ressentir est-elle une sensation ? Il doute. La perte de ses repères n’a plus rien de rassurant. Ne plus préférer être mort ou vivant. Mais savoir. Qu’importe la réponse pourvu qu’elle soit. L’ignorance est une torture plus grande que le froid. Qu’est-il devenu ? Un esprit sans corps ? Un fantôme, une expression du vide ? Il attend les réponses. Qu’elles sonnent dans sa perception. Qu’elles résonnent jusqu’à lui ouvrir la voie. Eclairer le chemin. Indiquer la direction. Sa patience rongée par ces questions. Il sent monter la frustration. Pénible sensation d’oublie. Est-il l’esclave d’une croyance ? Toute sa vie durant, il n’a cru qu’en l’instant présent. Il s’imagine une entité divine s’amusant de lui. Le torturant. Mais une entité divine ne s’adonnerait pas à ce genre de punition ? Arrêter de se poser des questions inutiles. Poser les bonnes. Celles qui sont constructives et qui lui permettraient d’avancer. Mais pour aller où ? La torture est insoutenable. Chaque rejet d’une interrogation entraîne une suivante. Et ainsi de suite. Perpétuel mouvement. Son esprit est un balancier. Il ne cesse jamais. Il aurait souhaité cette vision utopiste de la mort. Cette main qui se tend vers lui et l’accompagne dans sa dernière demeure. Ce monde entouré d’un halo blanc, une lumière intense qui l’enveloppe. Et le réchauffe. Finalement, ce sont sûrement quelques pas dans la démence. Il n’est pas encore mort. Il agonise. Transit de froid sur le bitume glacé. Il végète dans une inconscience et se surprend de cet instant de lucidité. Il doit simplement patienter. Juste attendre que vienne le moment. Il ne sait pas comment réagit son corps, mais il est persuadé de sourire. Ainsi, quand les autres trouveront son cadavre, ils pourront remarquer l’air serein qu’il affiche.

Comme une mauvaise rengaine. Une errance raisonnable. A tourner en rond comme un lion en cage. Attitude neurasthénique. Souffle éphémère. L’écarlate éclate devant ses yeux. Dépendant du verbe. Esclave de l’ordre. Cheveux collés devant ses yeux. L’écume au bord des lèvres. Instinct évanoui, le corps n’est plus beau. Laideur infâme d’une enveloppe de chair putride que le froid n’a pas conservé. Il suinte, s’écoule, se vide. Voilà ce qui reste d’une vie. Des fluides. De la pourriture. La poésie s’est envolée. Abaisser les paupières sur ce regard vide. Cracher quelques mots. Circonstance funeste. Aucun ange n’apparaît. Aucune main. La lumière est celle d’un lampadaire. Jaune crasseux. Devant l’émergence de cette curiosité maladive qui pousse le quidam au voyeurisme macabre, il aurait presque honte. Honte de lui-même. De son corps putréfié. Ainsi prostré au dessus de lui, il observe les réactions. Maintenant qu’il est décédé. Vraiment. La mort est une grande vérité. L’ultime compréhension. On saisit tout. Tout de soit. On comprend. Comme ouvrir les yeux. Mais ce savoir nouvellement acquis, ne dure que le temps des larmes. Même mort, on reste disciple des larmes. Rien ne dure vraiment. Fatalisme aigue ? Rejeter l’amertume, la déception. Accepter les règles, les lois. Et survivre. Mais lorsque l’effort est trop important. Quand la force est impuissante. Lorsque le courage n’y est plus. Il ne reste qu’à attendre dans le froid. Dans la caresse glaciale. Et cesser de réfléchir pour ne pas répéter les erreurs. Attendre la mort et ne pas la confondre.

J’ai ouvert les yeux et j’ai vu une main se tendre vers moi. Baignée d’une lumière blanche aveuglante. Un univers aseptisé. Chaud et rassurant. Un halo soyeux et intense le réchauffe. Et une voix qui s’élève. Venue de nul part. Quel est ce médecin qui va bientôt arriver ?...

Publié dans Memento Mori

Commenter cet article