Une balle dans la tête de John Woo

Publié le par helel ben sahar


Une balle dans la tête
est un film toujours en mouvement. Une attitude constante qui apporte au métrage une marche en avant continuelle, et ne rebrousse jamais chemin. John Woo délivre une œuvre poétique qui impose le regard de la jeunesse dans un monde qu’elle ne comprend pas et ne cherche pas à comprendre. L’insolence et l’insouciance dans un contexte politique en mouvement, mais qui ne se soucie pas de leur futur, et témoigne souvent d’une inconscience qui les pousse au drame. Lors d’une rixe contre un gang, Ah Bee – à ce propos on ne remercie pas la correction française des prénoms en Ben, Paul et Frank – tue leur chef. A présent recherchés par la police, les trois jeunes hommes s’exilent au Vietnam pour échapper aux autorités.

Rapidement, Woo met en opposition ces trois jeunes se laissant vivre, aux étudiants militants pour leur indépendance et celle du pays. La responsabilité face à l’irresponsabilité. Le contraste s’opère bien évidemment dans le couple que forme Ah Bee et sa femme. Misant leur amitié au dessus de toutes choses, ils perdent la notion de réalité et du monde qui les entoure. Leurs actes les conduisent à se réfugier dans un autre pays, et marquent la longue déchéance qu’ils vont subir au hasard de leurs mauvaises décisions. Woo ne se trompe pas dans ces choix et dans les situations qu’il peint. Il impose un trauma rapidement, qui va sceller le destin de ces trois personnages, et surtout le comportement d’un des leurs. En touchant ainsi la mort de près, Little Wing est victime d’une psychose, d’un violent sentiment d’infériorité qu’il tente de combler par une volonté de puissance. C’est lui qui va entraîner ses amis dans ce tourbillon invraisemblable qui donne cette énergie au film.

Le métrage devient alors une fresque, un périple infernal, un voyage au bout de l’enfer. Woo est cruel avec ses personnages. Certaines scènes sont proches de l’insoutenable, d’un sadisme effroyable qui ne laisse presque aucun espoir de rédemption. Le réalisateur n’éprouve aucune pitié à les confronter à l’horreur et la cruauté la plus stricte. Mais Woo est un juge humaniste où la rédemption pour ceux qui le mérite est toujours possible. Cependant, le drame tient une place importante, afin de témoigner d’un sentimentalisme paroxystique. Il met en place des situations excessives pour rendre justice à cette expression d’une sensibilité exacerbée. Une balle dans la tête est une tragédie humaine qui possède une emphase impressionnante. Comme pouvait l’être The killer ou A tout épreuve, Woo ne s’exprime jamais aussi bien que dans la surenchère, dans ces scènes d’action dantesque qu’il compose comme des ballet, des chants du cygne. Cette outrance devient poésie, où chaque geste est un mot, chaque mouvement de caméra un ver et le ralenti la rime. Une composition formidable qui illustre bien mieux que n’importe quelle ligne de dialogue.

Le filmage de Woo impressionne dans cette maîtrise impeccable où le doute n’est pas permis. D’une précision redoutable, il n’est jamais complaisant, ne fait jamais dans le lyrisme excessif. Bien au contraire, sa réalisation possède une emphase, à la fois imposante et libérée. On peut toutefois regretté un usage de la musique un peu trop prévisible, répétitif qui paralyse certaines scènes, les fige dans une attitude trop appuyée qui finit par nuire à la séquence. La rengaine simpliste qui intervient à chaque passage émotif sursignifie beaucoup trop pour convaincre de son utilité. Woo ne privilégie pas assez le silence, les situations qu’il illustre n’ont absolument pas besoins de musique pour s’exprimer.

Woo livre un film remarquable. Une tragédie humaine cruelle sans complaisance. Une plongée en enfer suivi d’une rédemption sanglante. La mort accompagne presque tout le film, implacable réalité qui ne laisse guère de place au moindre souffle. Le métrage laisse pointer l’horreur anonyme, sans visage particulier. Le film pose également la question de nos choix, de leurs conséquences et de l’importance que l’on doit accorder à ceux-ci. Malgré toutes les bonnes volontés du monde, ne pas oublier que nous sommes responsables de nos actions, et qu’ils entraînent un monde et des gens autour de nous. A aucun moment moralisateur ou prêcheur, Woo souligne simplement, sans avoir besoins d’appuyer le propos avec lourdeur. Conscient de son cinéma et de son langage, il devient inutile d’en ajouter. Une balle dans la tête résonne, laisse une cicatrice qui ne se refermera probablement jamais.  

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ÉLias_ 31/01/2006 15:56

Un film totalement furieux, un vrai choc de spectateur. C'est clair que Woo a souvent été à la limite du mauvais goût dans ses choix musicaux. Parfois, comme ici, c'est gentiment risible, parfois, comme dans The Killer, ça débouche sur quelque chose de poétique.

J'attends de voir Le Syndicat du crime 3, que Tsui Hark a réalisé et qui est censé être sa version du même synopsis.