CSI - Discussion autour d'un procédé

Publié le par helel ben sahar



Anthony E. Zuiker et Jerry Brukheimer auraient-ils trouvé le concept parfait de la construction d’une série tv ?


CSI repose sur un cahier des charges strictes : des intrigues reposant le temps d’un ou deux épisodes, une unique ville pour facteur de localisation, peu de personnages, pas de développement de leur vie privée et surtout, une totale absence d’ambition particulière. Tous ces éléments mis en place permet à une série de s’auto reproduire inlassablement, de se décliner sous la seule forme de lieux différents, et surtout, par son concept même, éviter tous les problèmes de construction d’un épisode et de son rythme et de saisons.

CSI repose sur une alchimie simple, une formule apparemment  éculée, mais qui procure par son essence même, une incroyable fertilité. Un schéma renouvelé à l’infini qui digère les éléments ambitieux de durée, de développement à long terme pour procurer un plaisir, une satisfaction immédiate qui renaît à chaque épisode. Par bien des aspects, CSI représente le saint Graal de la série tv, l’expérience unique de réincarnation télévisuelle épisodique.

On peut donc se demander quelle est la genèse de la série, comment est-elle né dans le cerveau de Zuiker. Par quelle chemin, et sur quelles questions et réponses reposent-elle ? Ou bien les différents éléments novateurs qui la constituent sont-ils les résultats collatéraux d’un raisonnement poussé à l’extrême quant à l’envie et le besoin d’outrepasser les déficiences des autres séries ?

Le contexte de CSI est simple : il n’est que l’évolution d’un genre déjà proche de l’overdose : l’enquête policière. Quand un genre est aussi galvaudé à la télévision, il a besoins d’une refonte dans la forme ou dans le fond pour se permettre d’exister et de se remarquer. D’apporter des éléments suffisamment novateurs pour éliminer une concurrence dévorante tout en justifiant son existence. D’inventer un style, un gimmick et un dialogue qui permettent à la fois une assimilation instantanée et une reconnaissance immédiate. CSI ne dispose pas totalement de tous ces critères qui lui permettraient d’entrer immédiatement dans le panthéon sélecte des séries tv, mais elle combine à faible dose tous ces éléments dans une juste proportion pour lui donner l’éclat et la performance qu’elle mérite.

CSI ne se démarque pas dans la forme – bien que la série ait inventé son propre langage et code - mais dans le fond, dans le traitement opéré au genre policier. Une approche qui va plus ou moins justifier bon nombre de ses positions et choix de développement – ou d’absence de développement. En prenant une approche scientifique de l’investigation criminelle, elle s’octroie un aspect froid et impersonnel, le visage impassible de l’analyse, la rigueur scientifique totalement apathique.


Est-ce que la série répond à une demande ? Pas vraiment. Répond-elle à un contexte ? Assurément. Les progrès scientifique dans le domaine policier et l’intérêt accrue du public pour la science apportent indéniablement des perspectives heureuses quant à un possible succès, ou du moins une curiosité certaine. Mais ne réduisons pas non plus ces qualités « basiques » à un simple « bon endroit, bon moment ». La série dans sa conception est beaucoup plus intelligente que cela, et tire aussi ses avantages de la connaissance parfaite de ce fait.

Alors pourquoi cette série représente t-elle cette symbiose proche de la perfection ?

La réponse est simple : Par son abnégation.  En réduisant considérablement son champ d’action, de personnages, d’évolution et d’ambition, elle réduit presque à néant les possibilités de perdre le fil de sa création, d’échapper à tout contrôle, de pervertir son concept et parasiter ainsi ses performances. Elle génère des besoins minimes et des exigences infimes pour pouvoir s’assumer, s’assurer et se contenter pleinement. Le syndrome X-files est encore dans suffisamment de mémoires pour se souvenir des effets qu’une avalanche d’évolution et de révolution, induit une série dans une pâle copie d’elle-même, une reproduction qui ne tient que grâce à une surenchère boulimique. CSI balaye toutes ces possibilités et n’est donc pas soumis à de tels destins tragiques. Cependant, le concept devait être assez fort et percutant pour tenir debout et ne pas ressembler à une série vide et sans consistance.

CSI génère donc peu de personnages à l’écran. Quatre ou cinq protagonistes principaux, et quelques têtes régulières gravitant autour du noyau dur, justifiant leur présence par leur spécificité au sein du laboratoire, habitent la série. Un champ aussi faussement restrictif permet une caractérisation rapide des personnages principaux. En quelques épisodes, un portrait concis, efficace et partiellement immuable est donné pour une assimilation rapide et une définition palpable. Et en apportant par touches minimes des éléments additionnels aux seconds rôles, la série permet à ceux-ci d’exister dans la perception du public. Bien évidemment, ces rôles sont amenés progressivement et au fil des saisons, certains gagneront une importance accrue, sûrement dû à l’attachement que leur porte le public.

La politique de la série quant à ne donner que peu ou pas d’éléments de vie privée aux personnages, est justifié par son principal protagoniste qui reflète à lui seul cette volonté. En effet, Gil Grissom est un homme qui a voué son existence à son travail au point de saborder tout espoir de vie sociale. Il possède et dispose d’une approche essentiellement scientifique et référentielle de la vie, et des êtres humains en général. Il parle très régulièrement en terme de preuves et de références littéraires, évitent sagement tout témoignage comme base tangible et les rares interrogatoires qu’il opère sont plus porté sur le profiling, l’étude de caractère que d’une réelle attention porté à la personne en temps qu’entité identitaire. Cette absence d’empathie est clairement le créneau qu’emploi la série pour ses personnages, et en utilisant ainsi un protagoniste pour témoigner ce choix, il justifie continuellement leur position, et va jusqu’à exposer elle-même les critiques et limites que cette volonté implique. Les différentes attaques et reproches que Grissom essuie, sont aussi ceux lancés par les détracteurs de la série. En fonctionnant ainsi, les créateurs coupent l’herbe sous le pied et se lave totalement de ces griefs.

Ainsi, il n’est pas étonnant de voir que le personnage largement opposé à celui de Grissom dans son appréhension de la vie, soit celui qui dispose de la plus maigre attention. Il est fait à de nombreuses reprises mention à l’égard de Nick Stokes de son attitude volontairement tournée vers l’humain, au risque parfois de se retourner contre lui et l’induire en erreur. Mais il s’accroche avec vigueur à cette optique, en étant parfaitement conscient des risques qu’une telle situation impose. Heureusement, les scénaristes lui donnent parfois raison, comme cet épisode où il reprend une affaire que Grissom a clos et conclut finalement ce que son supérieur n’avait pas vu à l’époque. Un tel épisode n’est pas mis en place pour prouver que Nick Stokes peut être plus « fort » que Grissom, mais bel et bien que son approche humaniste peut parfois se révéler être le facteur déterminant dans la résolution de l’enquête. Cet épisode marque les différences immuables qui opposent les deux personnages, sans qu’aucune position ne soit réellement mise en cause. CSI prouve à de nombreuses reprises que les situations d’évolutions qu’elle met en place ne perturbe jamais le bon déroulement classique de la série.

Chaque élément novateur mis en place concernant la vie de ses personnages ne dure jamais très longtemps, et surtout, n’aura aucune incidence sur la série dans son ensemble. CSI ne se met jamais en danger, c’est à l’opposé de sa politique reproductrice, botte en touche quand le ballon devient trop chaud et résolut parfois grossièrement quand la situation l’exige. Le résultant est parfois frustrant, car elle aurait pu donner lieu à des possibilités réellement intéressantes. Ainsi, tous les évènements concernant la vie des personnages sont conclus et ne durent pas au-delà d’une saison (la surdité de Grissom, l’ex mari de Willows, l’addiction au jeu de Brown).

Mais pourquoi donner aussi peu d’importance aux personnages en dehors de leur travail ? Parce que cela mettrait en danger les fondations solides de la série. Elle s’est imposée une base et un schéma qu’un changement de position pourrait amener à l’écroulement. Minimiser toutes les possibilités d’égarement devient une ligne directrice dans la narration générale.

Il existe aussi une autre et non moindre raison qu’impose cette volonté, ainsi, la série ne souffre pas d’une linéarité en constante évolution et peut donc accueillir en cour de diffusion n’importe quel spectateur ne suivant pas le show régulièrement. Elle n’oblige pas l’assiduité d’une vision hebdomadaire et évite les contraintes possibles qu’un tel genre s’octroie. En ne fidélisant pas obligatoirement l’audience, elle conserve un potentiel continuel en permanente évolution. Une série comme Urgence, Alias, X-files ou Lost exige que l’on ait regardé tous les précédents épisodes pour parfaitement comprendre et jouir de leur richesse. Or, la diffusion ou rediffusion des précédentes saisons ne sont pas toujours à la portée de tout le monde, et donc peut finir par perdre certains spectateurs sans en récupérer de nouveaux, il n’y a guère de renouvellement d’audience, et la série peut donc être amener à péricliter à petit feu. CSI évite soigneusement ce problème, à quelques détails près, et parvient alors à la possibilité de renouveler continuellement son audience. En prenant une saison en cours, il n’y a guère de difficulté à comprendre et prendre plaisir, les informations concernant la nature même de la série se trouvent dans chaque épisode, répétés inlassablement. CSI ne s’encombre pas (ou peu) d’historique particulier, de facteur de temps et de références obligatoires, et ce, même au terme de cinq saisons. De plus, le fait de manquer un ou plusieurs épisodes devient acceptable dans la mesure où la perte d’éléments importants ou indispensables est quasiment réduit à zéro.

 

En évinçant ces donnés qui donneraient un caractère complexe à la série, CSI se permet le luxe de pouvoir durer ad vitam aeternam et même de se décliner, se reproduire - ce qu’elle n’a pas manqué de faire avec les opus Miami et New York qui répondent aux même critères et exigences que la série mère.

Il est une autre donnée que la série implique dès sa création dans la construction d’un épisode pour éviter bon nombre de problèmes. Le format classique pour un épisode de série tv est approximativement de quarante-cinq minutes. Le problème quand on joue sur un facteur de répétition comme CSI est l’arrivée à plus ou moins long terme d’être incapable de fournir des intrigues suffisamment complètes, complexes pour tenir naturellement les minutes imposées. Il faut alors trouvé des moyens pour combler les trous scénaristiques sans sacrifier pour autant l’intrigue principale. Par son concept, la série a déjà pris en compte le problème et pallier celui-ci par sa définition même, sa ligne directrice.

La méthode classique pour parvenir à la durée exigée est de remplir les blancs par des passages musicaux. Pour prendre un cas extrême, une série comme Baywatch (Alerte à Malibu) utilisait à outrance cet outil pour modérer la pauvreté de ces scénarii et les gonfler de plans cartes postales. CSI utilise une technique identique, excepté qu’elle s’inscrit naturellement dans la continuité de l’épisode et devient même un passage obligé, un gimmick de narration interchangeable. En effet, en tenant compte de la direction scientifique donné aux enquêtes, la nature même de la série, il devenait nécessaire et indispensable d’illustrer les méthodes de ces investigations. Autant l’aspect narratif de la découverte de la scène de crime confond cette possibilité, les recherches opérées en labo sur les preuves retrouvées donnaient la parfaite représentation pour l’apparition des passages musicaux. Mieux, ils devenaient modulables et pouvaient être répétés sans aucun risque d’outrance particulière puisqu’ils s’inscrivent logiquement dans la narration, et devenaient la distinction principale du show, son identité. Voir les manipulations, les mises en situations, les expériences sont la raison de l’existence de la série, et sa réussite. Qu’importe si une autopsie et une analyse soient narratives ou musicales puisque dans ce cas, seules les images sont réellement importantes.

Ainsi la série devient un modèle de perfection dans sa construction et notion de rythme puisqu’elle justifie ce qui est régulièrement une marque de faiblesse, en une notion indispensable, un gimmick valorisant.

De nombreux plans d’insère de la ville dévient également de leur rôle de remplissage qu’ils peuvent revêtir dans de nombreux show au rythme perfectible. Au contraire, dans CSI la localisation est un personnage à part entière et tous ces plans construisent un peu plus l’identité de ce protagoniste. D’ailleurs, les séries se déclinent en terme de localisation, Las Vegas, Miami ou New York, ainsi nous avons deux entités distincts : d’un côté les csi (les experts), de l’autre, une ville. La représentation de ces villes par les nombreux plans aériens tient lieu de descriptions témoignant généralement d’une cité tentaculaire pervertissant la population au point de les transformer potentiellement en assassin. Elle impose son caractère manipulateur (essentiellement pour Las Vegas) et devient petit à petit le mirage d’une ville de débauche et de luxure où la notion de crime représente moins que la possibilité de s’enrichir. Des trois séries, CSI Las Vegas est la seule à tenir réellement compte de la psychologie de sa localisation et de son implication (in)volontaire dans la plupart des crimes perpétués.

En jouant avec les différents éléments mis à sa disposition pour combler les lacunes scénaristiques, CSI devient une machine parfaitement huilée, tournant en roue libre, en évitant tous les problèmes de narration et de rythme. Elle simplifie son écriture sans toutefois apparaître basique, mais au contraire, en surexposant des enquêtes simples par le truchement de l’analyse scientifique, jouant sur la curiosité et la fascination du spectateur, qui en redemande. Qu’importe finalement la résolution, ou dans une moindre mesure, mais les moyens œuvrés pour parvenir à ce dessein. CSI réussi le pari fou de pervertir la constitution même de l’enquête policière en n’ayant plus une obligation de résultat, mais une obligation de moyen, et ce, en utilisant une épure et une facilité effroyable mais qui fonctionne admirablement.


Si CSI est bien le modèle de construction et de gestion pour une série tv, pourquoi alors n’apparaît-elle pas comme l’incarnation parfaite, l’exemple de la perfection ?

Parce qu’il est un élément qu’il est impossible d’analyser sereinement pour le réduire à une simple donnée de l’équation. Un principe qui n’est, finalement, que théorique et ne reposant sur aucun schéma connu. A l’instar d’un Gil Grissom, CSI est une entité qui ne vit (n’existe ?) que par l’intermédiaire de la science, l’analyse et ses conclusions, mais ne tient pas en compte l’aspect humain qui est trop irrationnel. Une série qui est née d’un raisonnement à défaut d’une réelle envie, d’une passion qui finit par lui faire défaut.

CSI manque cruellement d’empathie pour ses personnages et son public. Elle les traite comme des facteurs pouvant éventuellement modifier le résultat, sans toutefois y croire complètement. Et pourtant, très étrangement, les épisodes les plus forts émotionnellement, les plus poignant et impliquant avec passion le public comme les personnages, incluaient des données plus ou moins contraire à l’essence de la série ou dans son approche analytique. Les deux premiers épisodes de la saison un, et les deux derniers de la cinquième saison sont sûrement ce que la série a produit de plus intense parce que dans ces quatre épisodes l’implication de l’humain tenait la part principale, elle donnait lieu à l’existence de l’épisode et lui donnait naissance quand les éléments récurrents de la série se contentait de les maintenir en vie. La série ne se mettait toutefois pas en danger, elle reposait sur les mêmes principes, mais atténuait considérablement cet aspect froid et parfois impersonnel des épisodes routiniers.

Parce que cette apathie peut finir par lasser et provoquer la rupture. Pourquoi continuer à regarder un show dont on sait grossièrement ce qu’il va s’y passer ? A quoi bon ? Simplement parce que jamais la série n’a exposé l’envie d’une longue existence, parce que jamais elle n’a fait preuve d’une réelle ambition, n’a tenu aucune promesse. Elle se multiplie, elle continue uniquement parce que le public en redemande, parce qu’il est présent toutes les semaines et qu’il n’y a pas encore overdose. Certains arrêtent quand d’autres commencent, certains reprennent quand d’autres stoppent. Ce courant continu procure une présence perpétuelle et régulière qui maintient au plus haut.


Dans ce rapport étrange entre efficacité brute et épure dramaturgique, dans cette opposition entre une longévité accrue et une absence totale d’ambition, la série marque un point d’honneur dans le monde de la série tv pour sa conception au-delà de la simple réussite. Elle démontre une incroyable connaissance des rouages des séries et une inventivité pour combler bon nombre de déficience en l’inscrivant dans le schéma de conception. Comme un perpétuel dialogue entre la création et la résolution, CSI est un objet télévisuel presque effrayant.

CSI, série parfaite ?
Non, mais c’est peut-être celle qui s’en approche le plus.

Publié dans Série TV

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